Quest-ce quun apprenant? Le point de vue des sciences cognitives
Josianne Basque, Ph.D., professeure
Télé-université
Montréal (Québec), Canada
Bien que les sciences cognitives constituent un domaine détude encore très jeune, elles ont déjà profondément modifié notre manière denvisager lapprentissage et lenseignement (Bruer, 1997, Tardif, 1992, Wilson et Cole, 1996) . Aujourdhui, lapprenant nest plus perçu comme au temps du règne des béhavioristes. Voilà quil est un système qui traite activement linformation quil reçoit; il nest plus un simple contenant dans lequel lenseignant déverse de linformation. Voilà aussi quon lui reconnaît une manière unique et personnelle de penser et dapprendre, tout en admettant quil est soumis à certaines limites cognitives universelles. Enfin, on ne peut désormais plus ignorer que le contexte joue un rôle fondamental dans le processus de construction des connaissances. Dans ce texte, nous présentons brièvement cette vision cognitiviste de lapprenant et discutons de quelques incidences pédagogiques en découlant, qui peuvent inspirer les concepteurs denvironnements dapprentissage informatisés (EAI).
Un apprenant aux limites cognitives universelles
Malgré nos différences, nous possédons tous un système cognitif qui fonctionne dune manière semblable et qui est soumis à diverses limites que les chercheurs en sciences cognitives tentent de définir depuis le milieu des années 50. Voyons quelques exemples.Nous disposons dune mémoire sensorielle qui maintient dans le système cognitif linformation sensorielle qui arrive de lextérieur, en attendant que des processus cognitifs supérieurs soient en mesure de lui donner une signification. Mais cette information est très volatile (environ 1/3 de seconde pour linformation visuelle et 3-4 pour linformation auditive). À lintérieur de ce laps de temps, il faut lui attribuer une signification, sinon la trace sensorielle est perdue à jamais.
Nous disposons dune capacité attentionnelle limitée, nous obligeant à nous consacrer simultanément à un nombre restreint de tâches.
Notre mémoire à court terme (MCT) (ou mémoire de travail) ne peut traiter quentre 5 et 9 items de manière simultanée . (Miller, 1956)
Toutes les connaissances acquises au fil de nos expériences se retrouvent dans notre mémoire à long terme (MLT), laquelle serait permanente et extensible à linfini. Cependant, la manière dont les informations y auront été encodées détermine la facilité avec laquelle nous pourrons les récupérer au moment où nous en aurons besoin. Par exemple, le fait de les organiser en réseaux ou en schémas diminue la charge cognitive qui incombe à la MCT au moment de leur récupération.
Un environnement dapprentissage peut être conçu de manière à équilibrer la charge cognitive nécessaire pour traiter linformation présentée et à bien diriger les efforts mentaux de lapprenant. Par exemple :
Pour maximiser lenregistrement sensoriel, toute linformation nécessaire à lapprenant doit être accessible en tout temps, chose facile à réaliser dans des EAI.
La pratique répétée, chère aux béhavioristes, nest pas à négliger pour rendre automatique lexécution de certaines sous-tâches dapprentissage et pour permettre au système cognitif de se concentrer sur des tâches intellectuelles de niveau supérieur (Schneider et Shiffrin, 1977).
La théorie de la charge cognitive de Sweller et al. (1998) propose quelques recommandations spécifiques pour réduire la charge cognitive imposée à la MCT au moment dapprendre, notamment dans des domaines complexes, telles les mathématiques et les sciences : soumettre aux apprenants des problèmes sans but (goal free problems), leur présenter des exemples de procédures de résolution de problèmes (worked examples), imbriquer les informations textuelles, graphiques, etc., afin de ne pas éparpiller les capacités attentionnelles des apprenants, éviter les redondances inutiles qui surchargent la mémoire de travail et, dans certains cas, présenter des informations sous forme visuelle et dautres sous forme auditive.
Un apprenant au profil unique
À lancienne catégorisation simpliste des apprenants (intelligents/peu intelligents), succède aujourdhui une vision heureusement plus nuancée des différences individuelles du fonctionnement cognitif. Jonassen et Grabowski (1993) regroupent ces différences en quatre catégories : les contrôles cognitifs qui concernent la manière dont les individus perçoivent les informations (dépendance/indépendance du champ, impulsivité/réflexibilité, etc.), les styles cognitifs qui classifient les individus selon leur manière typique de traiter linformation (visuels/auditifs, sérialistes/holistes, etc.), les styles dapprentissage qui désignent les préférences quant au mode de réception de linformation dans un environnement dapprentissage (divergents/convergents, etc.), et les traits de personnalité (anxiété, lieu de contrôle, introversion/extraversion, etc.).
Devant tant de disparités, comment peut-on en arriver à personnaliser lenseignement? Selon Snow (1997), un environnement dapprentissage devrait idéalement offrir des cheminements individualisés permettant aux étudiants datteindre des buts personnels dapprentissage, des cheminements alternatifs leur permettant den choisir un adapté à leurs aptitudes, styles cognitifs et styles dapprentissage, et des cheminements de remédiation pour certains apprenants qui doivent développer des habiletés particulières. Il est difficile doffrir une telle variété de cheminements sans utiliser les TIC (Ayersman et von Minden, 1995). Les premières applications de lenseignement assisté par ordinateur offrait une certaine individualisation de lenseignement, mais celle-ci était restreinte au contrôle du rythme dapprentissage et à un petit nombre de branchements à lintérieur dun cheminement dapprentissage unique. Aujourdhui, les EAI sont devenus plus " intelligents " (Paquette, 1999) et offrent des capacités beaucoup plus étendues dadaptation aux différences individuelles. On pense immédiatement aux systèmes tutoriels intelligents (STI) dont les capacités de modélisation cognitive permettent des micro-adaptations continues de lenseignement aux besoins des étudiants (Orey et Nelson, 1993; Anderson et al., 1995) . Les STI sappuient, en effet, sur un " modèle de lapprenant " pour reconnaître ses erreurs, lui fournir des explications ou conseils adaptés, générer des problèmes et contrôler son progrès. Les environnements hypermédias constituent un autre moyen de respecter les différences individuelles, en offrant à lapprenant la possibilité de choisir la modalité de présentation et la séquence de consultation des informations (Ayersman et von Minden, 1995) . Comme le souligne Brusilovski (1994) , non seulement lusager peut adapter lhypermédia à ses besoins en y naviguant à sa guise, mais lhypermédia peut sadapter à lapprenant en lui offrant des conseils sur les liens susceptibles de lui convenir, en lui évitant certaines pages dinformations peu utiles, etc. Enfin, il est possible de créer des interfaces adaptatives, configurées selon les préférences et les caractéristiques des usagers. La difficile tâche dadapter lenseignement au profil unique de chaque apprenant se trouve donc au cur des préoccupations de plusieurs chercheurs se consacrant au développement dapplications pédagogiques des TIC.
Un apprenant mentalement actif
Lune des contributions majeures de la révolution cognitive en éducation a été de remettre en question le modèle de lapprenant " entonnoir ". Dans les théories du traitement humain de linformation, les individus cherchent activement à construire une compréhension significative des informations perçues et utilisent différentes stratégies pour ce faire (Tardif, 1992). Plusieurs taxonomies de telles stratégies ont été proposées (Boulet et al., 1996; Tessmer et Jonassen, 1988; Weinstein et Mayer, 1986; West et al., 1991) . Par exemple, Boulet et al. (1996) proposent de les regrouper en quatre catégories : cognitives, métacognitives, affectives et de gestion des ressources.
Les recherches montrent quil vaut mieux enseigner ces stratégies dans un contexte spécifique dapprentissage, tout en favorisant leur transfert à dautres contextes. Il est donc possible dintégrer dans les environnements dapprentissage des incitateurs visant à activer lutilisation de ces stratégies chez les apprenants. Comme le soulignent West et al., (1991) et Osman et Hannafin (1992) , le concepteur peut imbriquer ces stratégies dans les informations, en insérant des questions à même le contenu, en offrant des vues densemble et organisées des connaissances à acquérir, en utilisant des analogies ou des métaphores pour inciter lapprenant à faire des liens avec son savoir antérieur, etc. On peut aussi inviter les apprenants à utiliser telle ou telle stratégie à différents moments de leur démarche et leur offrir des outils méthodologiques à cet effet. Ces deux options peuvent être avantageusement utilisées dans des EAI (Hooper et Hannafin, 1991; Park, 1995) .
Un apprenant en contexte
À partir de la fin des années 80, une nouvelle école de pensée défend lidée que la cognition est inextricablement liée au contexte dans lequel elle se développe et se déploie. On parle de " cognition en situation " (situated cognition) ou dapprentissage en situation (situated learning) (Kirshner et Whitson, 1997; McLellan, 1996). Ce concept donne lieu à diverses interprétations. Une première interprétation nous vient des tenants dune approche socioculturelle de la cognition, inspirée de Vygotsky (1978), qui insistent sur le contexte socioculturel dans lequel sinscrit toute activité cognitive (Brown et al., 1989; Lave et Wenger, 1991). Pour eux, apprendre, cest devenir de plus en plus apte à participer aux pratiques sociales de sa communauté. Un autre groupe de chercheurs, davantage associés au domaine de lintelligence artificielle et de la robotique (Clancey, 1997), insiste plutôt sur lidée que toutes les actions de sujets intelligents doivent être adaptées aux contraintes et aux potentialités (affordances) de lenvironnement et sur limportance de la rétroaction et de lorganisation mutuelle. Enfin, un troisième groupe défend lidée que la cognition nest pas un phénomène qui " réside " uniquement dans la tête dun individu, car on trouve également de lintelligence dans les objets physiques et les individus avec lesquels il interagit. On parle alors de " cognition distribuée " (Salomon, 1997) et d" individu plus " (Perkins, 1995).
Voici quelques incidences pédagogiques de lapproche contextuelle de la cognition :
- Imbriquer lapprentissage dans des contextes authentiques (Brown et al., 1989;).
- Favoriser laccompagnement cognitif (cognitive apprenticeship) (Collins et al., 1991; Rogoff, 1990).
- Ancrer lenseignement dans des " macrocontextes " permettant dexplorer le savoir de différents points de vue (CTGV, 1990, 1993; Spiro, et al., 1992).
- Créer des communautés de construction du savoir (Hewitt et Scardamalia, 1998).
Conclusion
Les travaux en sciences cognitives peuvent nous aider à vraiment situer lapprenant au cur des TIC. Bruer (1997) nhésite pas à considérer les méthodes denseignement inspirées des sciences cognitives comme des découvertes aussi importantes que le vaccin contre la polio ou que la pénicilline! À nous de nous en servir!Références
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