Des textes québécois sur la communication


Petite histoire du nouveau graphisme québécois

par Claude Cossette
professeur titulaire en publicité et image
Département de communication, Université Laval

Édition hors commerce

Table des matières
  1. Qu'est-ce qu'un graphiste?
  2. Le rôle des imprimeurs
  3. Le rôle des artistes
  4. Les médias de masse
  5. Arts purs et arts appliqués
  6. Le design
  7. L'idée de Gropius
  8. L'influence du Bauhaus
  9. Les artistes commerciaux
  10. Double voie de formation
  11. La pré-Révolution tranquille
  12. Les graphistes québécois se prennent en main
  13. L'enseignement du graphisme
  14. 25 ans de graphisme québécois

     

La Révolution tranquille du Québec commence avec les années 1960. On peut caractériser la Révolution tranquille par deux transformations majeures de la société: un courant nationaliste qui visait à permettre aux Québécois de prendre en main leur économie; un courant anticlérical qui cherchait à retirer les systèmes d'éducation et de santé des mains des clercs.

Tout un train de lois ont été votées par le gouvernement libéral au pouvoir jusqu'en 1966 qui a donné aux Québécois, la Société générale de financement, la nationalisation de l'électricité, l'assurance-maladie, l'assurance-hospitalisation, la gestion publique des hôpitaux, les pensions aux personnes âgées, le droit de grève aux fonctionnaires, l'Office de la langue française, l'accès généralisé aux études supérieures, et tant d'autres privilèges caractéristiques d'un état moderne.

Les Québécois avaient désormais le sentiment d'être à la fois différents, comme peuple, des autres canadiens, et aussi capables que les autres nations avancées de prendre leurs affaires en main. Daniel Johnson, alors chef de l'opposition, clamait la même chose: Égalité ou indépendance, titrait son premier livre publié en 1965.

C'est dans ce contexte que commence l'histoire du nouveau graphisme québécois comme telle.

Retour en haut de page

Qu'est-ce qu'un graphiste?

La Société des Graphistes du Québec a adopté, lors de sa fondation en 1974, la définition suivante d'un graphiste: « Le graphiste est celui dont l'occupation principale consiste à créer, choisir, organiser les composantes d'une communication visuelle commandée et reproduite à deux dimensions pour diffusion. » Réfléchissons à quatre points de cette définition.

Un graphiste est une personne qui choisit ou organise les composantes visuelles d'un projet graphismique: il est au premier chef habilité à gérer la mise en forme d'un message. Un graphiste, c'est comme un architecte qui conçoit les plans; il ne les dessine peut-être pas lui-même, et en tout cas, il n'est pas contraint de construire de ses propres mains. De même, on peut être graphiste sans créer ou réaliser soi-même des images. Même un graphiste réputé n'est pas nécessairement bon illustrateur ou habile infographiste. Un graphiste est avant tout un maître d'oeuvre.

Les projets graphiques ainsi élaborés sont des projets de communication visuelle; ils ont donc pour but d'aviser, d'instruire, d'expliquer, de divulguer, de persuader, bref, de communiquer. Leur qualité première n'est ni d'être beaux, ni d'attirer l'attention, ni même d'être originaux; c'est d'assurer la transmission effective de l'information d'émetteur à récepteur. Le graphisme est un art (visuel) appliqué... à la communication; mais le graphisme est davantage un champ d'application du design où la fonction prime sur la forme. Le graphiste est finalement un être hybride qui sait marier effectivement arts visuels et communication.

Par ailleurs, un projet graphismique répond toujours à la commande explicite d'un client; le graphiste joue le rôle d'un intermédiaire entre ce client (personne ou organisation) qui a un message à transmettre, et les destinataires du message. Une personne talentueuse qui fait des images pour se faire plaisir, comme exutoire à son imagination débordante ou pour exprimer son monde intérieur n'est pas un graphiste; c'est un artiste. Le graphiste, lui, agit comme un haut-parleur: il sait mettre en forme le message de son client de telle sorte qu'il soit parfaitement recevable et compréhensible par les destinataires visés.

Les messages graphismiques ainsi mis au point doivent être reproduits pour diffusion; ici, l'oeuvre rare, unique, n'a pas sa place. Le graphiste travaille généreusement et sans arrière-pensée pour la communication publique, voire la communication de masse. Son oeuvre est reproduite à des milliers d'exemplaires par les voies de l'imprimerie, voire de la télévision. Et s'il arrive qu'il réalise un chef d'oeuvre, ce sera un chef d'oeuvre voué à la rapide disparition dans les oubliettes du nombre et du quotidien.

Bien ! Nous savons désormais ce qu'est et ce que n'est pas le graphisme. Mais le graphisme selon cette définition est une profession jeune. Si jeune en fait que le mot `graphisme' n'apparaît pas dans cette acception au Petit Robert, et que le mot `graphiste' n'y apparaît pas du tout. Le mot a sans doute été lancé par des professionnels germanophones dans les années 40 (graphiker), puis est passé au français dans les années 60. Les anglophones parlent plutôt de graphic designer, expression que certains professionnels québécois veulent reprendre. (Ce serait malheureux, car le terme designer n'est aucunement descriptif de notre métier -- et le terme même de "graphiste" commence à peine à s'imposer dans la population.

Mais si le mot n'est encore aux yeux des lexicographes qu'un néologisme, il y a belle lurette que des visualistes réalisent des images fonctionnelles, des images qui doivent avant tout communiquer.

Retour en haut de page

Le rôle des imprimeurs

Le métier de graphiste est donc un métier lié à l'imprimerie -- et plus intimement encore, à la production industrielle. L'imprimerie parvient au Québec quand, sitôt la conquête anglaise réalisée, un jeune écossais de 27 ans, William Brown, s'associe à un jeune collègue de travail de Philadelphie, Thomas Gilmore (qui a laissé son nom à la côte Gilmore qui donne sur les Plaines d'Abraham à Québec). Brown se décide après un voyage de reconnaissance à Québec, et Gilmore se rend en Angleterre pour acheter presse, caractères et papier.

Ils lancent -- après avoir convaincu 143 abonnés, moitié anglais, moitié français -- la Gazette de Québec qui était surtout un support pour les ordonnances bilingues des gouverneurs et la publicité des marchands. C'était en 1764. C'est tard quand on pense que Gutenberg a inventé l'imprimerie en 1455, mais c'est relativement tôt si on songe que l'Afrique du Nord, par exemple, n'a connu l'imprimerie qu'en 1830.

Mais jusqu'à la fin du siècle dernier, les domaines principaux où exerce le graphiste -- l'édition et la publicité -- tenaient peu de place dans la société préindustrielle.

Il n'existait donc pas, ou très peu, de "penseurs de l'imprimerie" en tant que profession indépendante. Les imprimeurs, par exemple, étaient souvent à la fois des maquettistes, éditeurs, libraires, polémistes et, dans un sens large, des humanistes. Souvent, c'étaient des penseurs doublés d'un esprit d'entrepreneurship à toute épreuve. Ce fut le cas de Fleury Mesplet, le premier imprimeur à s'établir à Montréal en 1776. Cette initiative était sans doute supportée par les meneurs de la Révolution américaine de 1776. Fleury Mesplet, né à Lyon, était passé par Londres avant d'aboutir à Philadelphie qui était alors la métropole des États-Unis. Mesplet s'est consacré à répandre à Montréal les idées révolutionnaires à la mode, ce qui lui valut la prison. En 1785, Mesplet avait lancé la Gazette de Montréal, journal francophone, puis bilingue... et finalement anglophone aujourd'hui.

Retour en haut de page

Le rôle des artistes

Mais s'il n'y avait pas de graphistes comme tels, il y avait bien quelques artistes qui devaient travailler sous commande pour réaliser des "images qui parlent". C'était le cas de beaucoup d'officiers de l'armée britannique qui devaient maîtriser au moins sommairement le dessin de paysage -- les officiers d'artillerie, pour pouvoir calculer en fonction des détails du paysage les stratégies de tir pour leurs canons; les officiers du génie, pour établir des plans et des cartes. Tous avaient étudié le dessin à l'Académie militaire de Woolwich près de Londres. Mais comme les officiers en général venaient de la noblesse, ils pratiquaient les arts aussi bien comme passe-temps.

Le marquis de Townsend, commandant en second de l'armée de Wolfe fit plusieurs portraits -- certains caricaturaux -- de Wolfe. Smyth, l'aide de camp de Wolfe, fit des croquis des troupes escaladant le cap en direction des Plaines d'Abraham, ou des vaisseaux manoeuvrant sur le fleuve. Richard Short, commissaire sur le bâtiment de guerre Orange, fit après la Capitulation, les dessins de beaucoup d'édifices du Régime français.

Les plus célèbres aquarellistes furent sans doute le lieutenant-colonel Thomas Davies qui oeuvra un peu partout en Amérique de 1757 à 1790, et le lieutenant-colonel James Pattison Cockburn, commandant du 60e Régiment d'artillerie à Québec de 1826 à 1832.

Plusieurs de ces dessinateurs-officiers finirent par passer des contrats avec de grands éditeurs par lesquels ils s'engageaient à livrer des dessins ou des pochades de paysages des régions où ils étaient en poste. Ces oeuvres servaient de documents à d'habiles artisans comme Thomas Jeffreys, qui gravaient les plaques qui servaient aux tirages de livres ou de documents touristiques. D'autres ont publié leurs pochades dans leurs propres récits de voyages, ou les ont fait paraître dans le Canadian Illustrated News. Bartlett voyage même sous contrat pour l'éditeur Payne de Londres. L'arpenteur montréalais Jacques Bouchette y publie deux ouvrages de planches.

D'autres visualistes comme Roy-Audy se consacraient de manière différente à leur art "alimentaire". Roy-Audy, né à Charlesbourg en 1785, est un artiste autodidacte qui s'est consacré professionnellement à son art à partir de l'âge de 30 ans; il est connu pour ses portraits réalisés sous commande conservés au Musée du Québec. C'était aussi un "illustrateur judiciaire": par exemple, il peignit dans son cachot le criminel Adolphe Dewey à la veille de sa pendaison puis, connaissant la valeur sensationnelle de cette "illustration", il la proposa en loterie. Comme artiste itinérant, il a souvent aussi été lettreur d'enseignes ou décorateur des belles carrioles des bourgeois avec leur monogramme ou des paysages en cartouche. Un graphiste avant le nom, quoi !

Mais dans la deuxième moitié du siècle, les photographes ont, pour le portrait, supplanté petit à petit les peintres. J.-B. Livernois, par exemple, a ouvert son studio à Québec en 1854; ce studio a duré au-delà de la prise en charge de la communication par les premiers graphistes dans les années 60 -- et a laissé à la postérité 300,000 photos (scènes de ville, constructions, vie quotidienne, etc.). Et dès 1865, on dénombrait 360 photographes au Canada dont 16 à Québec.

Le grand Nottman ouvrait son studio de Montréal en 1856 -- avant d'ouvrir des succursales à Ottawa, Boston, New-York, et ainsi jusqu'à une quinzaine d'autres. William Nottman était d'abord un excellent portraitiste qui nous a laissé la tête de tous les grands de son époque, y compris celle de Buffalo Bill. C'était aussi un spécialiste des grandes reconstitutions symboliques en studio, des mises en scène avec arbres, animaux, neige... l'équivalent de ce que réalisent les photographes publicitaires d'aujourd'hui.

Retour en haut de page

Les médias de masse

Les troupes britanniques ont quitté le Canada en 1871. Adieu, les artistes officiers ! A partir de la Confédération de 1867, c'est tout un changement de civilisation qui se produit au Canada et, avec un certain décalage, au Québec: le progrès technique, l'industrialisation galopante avec comme effet la concentration de la population dans les villes, la compétition engendrée par l'entrepreneurship nord-américain et la philosophie de la libre entreprise, la productivité accrue qui a comme conséquence une offre dépassant la demande, toutes conjonctures qui ont suscité les médias de masse et incidemment, la demande pour des images de masse. De là émerge le métier "d'artiste graphique".

Le premier média de masse, le quotidien bon marché -- avec sa publicité à la clé pour permettre un prix de vente nominal: quelques sous -- fait son apparition. Tous les grands quotidiens québécois sont nés entre 1869 et 1910: La Presse, le Star, Le Devoir, Le Soleil, L'Action catholique, et Le Canada. Il existait plus de 130 quotidiens au Canada vers 1910.

Un journal bon marché n'est possible qu'à deux conditions: disposer d'une technologie qui permet le tirage à grande vitesse... et d'une population largement scolarisée. Ces deux conditions furent remplies au Québec au tournant du siècle. Le tirage des quotidiens augmenta donc régulièrement, et, ce phénomène étant couplé avec l'abondance croissante des biens de consommation, la publicité se fit de plus en plus présente à côté de la matière éditoriale pour stimuler l'écoulement de ces biens.

La publicité comme discipline indépendante prit son essor en même temps que se développaient les grands journaux.

Les premières agences de publicité firent leur apparition, servant d'intermédiaire entre annonceurs et journaux. La première agence de publicité canadienne -- A. McKim Newspaper Agency, toujours en activité -- fut fondée à Montréal en 1889. (Le Québec n'en resta pas à cette première "première" en communication: CFCF de Montréal fut en 1919 la première station radio au monde à diffuser régulièrement; CKAC fut en 1922 la première radio de langue française au monde.)

La première agence de publicité francophone, la Canadian Advertising Agency ltd, fut fondée en 1908 par François-Émile Fontaine (l'agence est disparue en 1974); à cette époque, aucun francophone pouvait prétendre réussir en affaires avec un nom d'entreprise français. Plusieurs dizaines d'agences étaient nées avant la Grande Guerre de 1914-18. La Canadian Advertising Agency Association -- devenue l'Institute of Canadian Advertising -- était déjà formée en 1905.

Mais si la publicité a pris naissance à Montréal, alors la métropole du Canada, la publicité française n'était qu'une pâle traduction de la réclame pensée en anglais. Les entreprises annonceurs étaient anglophones, les publicitaires créaient une campagne canadienne anglophone... et demandaient ensuite à un sous-fifre francophone de Montréal de traduire les annonces, tout simplement. Ce n'est que dans les années 50 que les premiers québécois prirent pied solidement dans le monde publicitaire: Payeur Publicité de Québec fut sans doute une de premières agences francophones à durer. Dans les années 50, on ne comptait encore que trois "vraies" agences francophones au Québec; à la fin des années 60, on n'en comptait encore tout au plus qu'une dizaine.

Mais les journaux recouraient aussi pour leurs pages éditoriales à des dessinateurs de talent. La Presse employait à partir de 1890 les services de Brodeur pour illustrer les incendies, le procès, etc. Le Star fait de même dès 1895 avec Henri Julien -- devenu célèbre en 1970 avec son dessin du paysan rebelle de 1837 avec sa pipe et son fusil. A partir des années 1930, La Presse eut aussi son caricaturiste attitré, Bourgeois, qui créa un couple célèbre: Baptiste et Catherine.

Robert Lapalme, le fondateur du Musée de l'humour de Montréal , était déjà un dessinateur caricaturiste célèbre en 1940. Il avait fait de son dessin très particulier une marque de commerce, si on peut dire. Dès ses premières années -- il avait commencé comme professionnel en 1933 -- il collabora à tous les grands journaux (dont La Presse, La Patrie, Le Droit, le Vancouver Sun) et les grandes revues (dont AutoClub, la Revue Moderne); il avait été publié par l'Écho de Paris, le Stage Magazine de New York, le Ringmaster de Chicago. Il fut bibliothécaire de l'École des beaux-arts de Québec et professeur à l'École des mines de l'Université Laval.

Les imprimeries ont toujours constitué un secteur industriel important au Québec. Les imprimeurs de langue anglaise tiennent leur premier congrès à Montréal en 1912. Et les imprimeurs "canadiens français" comme on disait alors tiennent le leur en 1938. Le deuxième congrès se tenait à Québec l'année suivante avec, dans le Comité général, les sommités locales: Hector Faber est président (c'est un mélomane qui a lancé avec Omer Létourneau la revue La Musique, qui est membre de la société linéenne, de l'Institut canadien, qui est directeur du Rotary Club, etc.), Arthur Chartier est vice-président (il est président de la célèbre maison Charrier & Dugal, il a voyagé en Europe et dans les trois Amériques), Louis A. Bélisle est secrétaire (il est diplômé en sciences bancaires de l'Université Queens, est propriétaire-éditeur de la Semaine commerciale, du journal les Affaires -- c'est lui qui rédigera et publiera le premier Dictionnaire général de la langue française au Canada paru en 1957 auquel il travailla pendant 25 ans au rythme de deux heures par jour), et Wilfrid Ruel, trésorier (est comptable chez Charrier & Dugal).

Les imprimeries de journaux, elles, devinrent de grosses usines qui eurent besoin de leurs "graphistes" qui étaient surtout utilisés pour mettre en page les annonces ou les travaux de ville que l'entreprise imprimait concurremment au journal quotidien. Ces premiers graphistes étaient des typographes qui développaient un intérêt particulier pour la mise en page typographique, car le recourt à l'image-oeuvre-originale était rare. Plusieurs tenaient leur formation des revues spécialisées auxquelles ils s'abonnaient, comme Inland Printers des États-Unis ou le Maître Imprimeur de France.

Évidemment, certains dessinateurs avaient fait leur marque depuis que les journaux diffusaient plus régulièrement des images, disons depuis 1890.

Les grandes imprimeries disposaient chacune d'un typographe talentueux qui consacrait une partie de son temps à la maquette typographique des livres, revues ou autres pièces commerciales. Encore au début des années 60 y avait-il, par exemple, M. Thomassin de la maison Charrier & Dugal à Québec fondée en 1913, exécutait effectivement les tâches d'un graphiste sans avoir -- comme il s'en plaignait lui-même -- de formation académique spécifique.

Si les protes des ateliers étaient des conseillers typographiques, les vendeurs d'annonce étaient des conseillers publicitaires. Le terrain était mûr pour enclencher la formation des "artistes commerciaux"

Retour en haut de page

Arts purs et arts appliqués

Peu après l'Acte confédératif de 1867, on fondait à Québec en 1873, l'École des arts et métiers avec, comme directeur, un typographe, M. Norbert Duquet. Dans cette école, on enseignait toutes sortes de métiers liés plus ou moins à l'art: la poterie, la typographie, la sculpture, le moulage sur plâtre, etc.

Mais, avec le tournant du siècle, vint au pouvoir un jeune politicien puissant, le ministre Athanase David. Celui-ci veut instaurer de grands changements dans l'enseignement des arts; il veut doter le Québec de véritables Écoles des beaux-arts... en évacuant des écoles existantes l'enseignement des arts appliqués. Il réussit son projet en 1921: les Écoles des beaux-arts de Québec et de Montréal sont mises sur pieds, comme de lointaines copies de l'École des beaux-arts de Paris -- pourtant sclérosée et questionnée. Ce ne serait donc pas dans ces écoles qu'on trouverait oreille accueillante pour former les nouveaux graphistes dont l'industrie des communications naissante avait un si pressant besoin; les écoles de beaux-arts se réserveraient exclusivement aux arts "purs".

Le dessin appliqué serait enseigné dans les écoles techniques (du meuble, du textile, d'imprimerie, de papeterie, etc.). Chacune de ces écoles consacrait près d'une heure par jour au dessin. Dans les universités mêmes, et jusqu'à la Révolution tranquille, les médecins faisaient du croquis anatomique, les ingénieurs du dessin à main levée.

Mais à tous ces endroits, on enseignait un dessin appliqué traditionnel. Les arts appliqués "nouvelle pensée" -- dont le graphisme -- c'était en Angleterre et dans les pays alémaniques que ça mijotait.

Retour en haut de page

Le design

En effet, deux jeunes "designers" (avant le mot), sont à l'origine d'un mouvement qui marquerait les arts appliqués durant tout le 20e siècle: William Morris et Walter Gropius. Les deux contestent l'académisme victorien, sont animés par un esprit socialisto-révolutionnaire: ils rêvent de refaire le monde industriel qui s'étend tentaculairement à tous les pays et qui produit à leur yeux un environnement hideux. Animés par un esprit mystique, ils veulent fonder des corporations d'artisans de type médiéval où l'art se marie heureusement aux métiers pour produire des objets de bon goût accessibles à tout le monde.

William Morris était lui-même disciple du professeur d'histoire de l'art à Oxford et dessinateur anglais John Ruskin, peut-être le premier à avoir critiqué les méfaits de la civilisation industrielle dans son essai Les Pierres de Venise paru en 1853. Morris, poète et dessinateur résolument socialiste, décora sa propre maison, la Maison rouge, qui servit ensuite de modèle et de manifeste en vue de susciter le renouvellement des arts appliqués à l'architecture: vitraux, papier peint, objets domestiques, etc. Il fit sa marque en renouvellent aussi l'édition bibliophilique avec ses presses de Kelmscott fondées en 1891. Morris optait pour la fabrication artisanale au détriment de l'industrie pour produire la qualité.

Au même moment, en Allemagne, plusieurs architectes critiquent l'architecture "ornementale" enseignée dans les écoles de beaux-arts, et prennent plutôt comme modèles les américains Louis H. Sullivan et Frank Lloyd Wright qui sont davantage des ingénieurs que des artistes. Ceux-ci s'appuient sur un credo résolument fonctionnaliste: pour eux, la fonction de l'objet est plus importante que sa beauté --ou, mieux encore, un objet conçu pour faire ce qu'il doit faire de la façon la plus simple sera certainement un bel objet. Cette idée suscitera chez Walter Gropius une passion qui marque encore le design d'aujourd'hui.

Tous ces mouvements autour du design en Allemagne se situent à l'intérieur de la grande mutation socialiste et républicaine. Le terme "socialisme" a commencé à être utilisé dans les années 1830 avec quelques utopiques propagandistes, puis le terme fut utilisé avec une prétention scientifique par Friedrich Engels et Karl Marx dans le premier tome de leur maître ouvrage, Le Capital, publié en 1867, donc en même temps que le Canada naissait. Le socialisme, c'est un train d'idées qui a toujours été confiné à l'Europe: le suffrage universel, les réformes sociales et un rôle accru de l'état dans l'économie, mais surtout, "liberté, égalité et fraternité".

Ces idées ont amené les révolutions de 1830 et de 1848 en France, celles de 1905 et de 1917 en Russie. De 1848 à 1920 se succédèrent ainsi en Europe une foule de tentatives révolutionnaires réussies ou avortées en Pologne, Hongrie, Italie, Autriche... et Allemagne. Plusieurs de ces pays ne forment la grande entité politique sous laquelle on connaît chacun aujourd'hui que depuis 1870 --  comme c'est le cas du Canada. Ces pays ont été unifiés parfois contre les socialistes comme ce fut le cas en l'Allemagne, ou avec les socialistes comme ce fut le cas en l'Italie.

Mais l'Allemagne sortit de la Première Grande Guerre mondiale de 1914-18 dans un état d'anarchie totale. En 1918, les socialistes y instaurent la République avec capitale Weimar. C'est dans cet esprit de remise en question globale que le jeune gouvernement demande à Walter Gropius de prendre en main l'enseignement de l'art qui, dans l'effervescence socialiste, est restructuré dans le nouvel esprit. Mais le socialistes ne purent donner un cadre durable au pays: le fasciste Hitler prit le pouvoir en 1933.

Retour en haut de page

L'idée de Gropius

Walter Gropius était un architecte qui se considérait comme le successeur de Morris, du Werkbund socialiste de Munich où il a travaillé un moment, et de l'esprit pratique des ingénieurs en construction américains. En penseur du design, Gropius avait déjà remis dès 1916 -- avant la révolution républicaine, donc -- au Grand-Duc de Weimar un rapport où il demandait l'introduction des arts appliqués dans les écoles de beaux-arts. A 36 ans, Gropius fonde donc le Bauhaus ("maison du bâtiment") en 1919. «Il faut briser, écrit Gropius, le mur d'arrogance entre artisans et artistes.» (Programme du Bauhaus, 1919) On constate que ce mur invisible n'est pas encore détruit en 1992.

Gropius conçoit une école où il n'y aura pas de professeurs et d'élèves comme tels, mais plutôt une communauté de maîtres et de disciples unis dans un esprit de collaboration plus que d'enseignement. Il rêve de constructions élevées par « des millions de mains d'artisans comme le symbole cristallin d'une foi nouvelle ». On devine ici les idées de Morris et de tant d'autres socialistes utopiques.

Le programme se divise en trois étapes:

1. Un cours élémentaire sous la férule de Itten et Klee ou l'élève était confronté avec les divers matériaux, pour comprendre par l'intérieur la forme et la couleur, la composition, la géométrie, bref le langage graphique de base; pendant six mois, les élèves touchaient aux diverses techniques: modelage, sculpture, peinture, etc.

2. Ensuite, on initiait pendant trois ans l'élève à deux aspects: a) au métier qu'il avait choisi: tisserand, céramiste, verrier, peintre, sculpteur, etc.; cela se réalisait par le travail en équipe et la maîtrise de la machinerie spécialisée; b) à la théorie avancée de la forme et de la couleur.

3. Après ces trois ans, l'élève devenait "compagnon" comme dans les corporations médiévales et exerçait son métier de manière indépendante, ou demandait d'accéder au cycle supérieur comme "compagnon du Bauhaus". Dans ce dernier cas, il travaillait sur le chantier ou en atelier avec ses maîtres et recevait une formation d'ingénieur.

Tout cet enseignement était marqué par le Fonctionnalisme sur le plan pratique, et par le Constructivisme russe sur le plan plastique. Les professeurs partageaient les mêmes idées que les animateurs du groupe hollandais De Stijl qui prônait les idées de Mondrian, et que le constructiviste Lissitsky qui avait fondé à Moscou ce qui était le fondement d'une nouvelle forme d'art intégré, le Proun, et incidemment, une école similaire au Bauhaus.

Le Programme du groupe constructiviste publié en 1920 affirmait que « les formes communistes d'édification constructive doivent réaliser l'unité de l'art et de la technique par l'intégration de la production intellectuelle à la production industrielle... condamnant ainsi vigoureusement les tenants de l'art pur ». N'est-ce pas la mission même que s'est donnée le Bauhaus.

Moholy-Nagy est peut-être le professeur du Bauhaus qui a le mieux appliqué les idées constructivistes dans ses affiches et ses mises en pages; c'est peut-être d'ailleurs le seul endroit, la typographie, ou le postulat constructiviste ait produit un effet marqué dans la pratique. Certains milieu refont du Moholy-Nagy depuis lors.

Les penseurs de l'avant-garde artistique de l'époque sont socialisants: ils veulent intégrer la beauté aux produits industriels qui meublent la vie quotidienne de la masse populaire.

Il existe cependant une frappante contradiction entre les buts poursuivis par l'art et ceux poursuivis par le producteur sous commande, par l'artisan, qu'il soit menuisier, potier, ou graphiste. Aussi, des conflits éclatèrent rapidement dans le Bauhaus. Comme le fait remarquer Lionel Richard dans son Encyclopédie du Bauhaus, le problème se posait ainsi: Fallait-il inciter les étudiants avant tout à découvrir leurs capacités créatrices, ou les pousser à produire des objets commerciaux? Développer en eux le sens artistique, ou les orienter vers une connaissance des réalités économiques et la recherche de contrats avec les entreprises? Gropius répond à la question dans la brochure des Statuts du Bauhaus publiée en 1920: Le Bauhaus est d'abord un lieu de formation, mais c'est aussi un lieu de production. L'étudiant prendra donc des contrats et le Bauhaus sera« responsable sur les plans artistiques et économiques », précisent les Statuts.

Dès son accession au pouvoir en 1933, Hitler fait disparaître le Bauhaus qui était à ses yeux un repaire de jeunes révolutionnaires socialistes. Nombre de professeurs et de diplômés du Bauhaus émigrent alors vers les États-Unis sous la pression nazie: Gropius enseignera à Harvard, Mies van der Rohe (qui avait été directeur du Bauhaus à partir de 1930) à l'Illinois Institute of Technology, Moholy-Nagy fonde à Chicago le New Bauhaus en 1937, Albers enseigne à Yale, etc. Cet éclatement a donc donné à la pensée bauhaus une diffusion qu'elle n'aurait peut-être pas eue autrement. Au point même -- c'est le serpent qui se mord la queue -- où l'inspirateur américain de Gropius, Frank Lloyd Wright, affirmait vers 1950: « Ces architectes du Bauhaus ont fui le totalitarisme politique en Allemagne pour venir installer aux États-Unis leur propre totalitarisme dans le domaine de l'art. »

Retour en haut de page

L'influence du Bauhaus

Le ministre David avait donc voulu en 1921 "épurer" les écoles d'arts et métiers en chassant les artistes mercenaires comme les graphistes ou les décorateurs d'intérieurs. Mais, dans les années 30, cette volonté était déjà critiquée par de jeunes artistes progressifs qui avaient quitté le Québec pour parfaire leur formation; ils avaient rencontré dans chaque grande capitale européenne une foule de créateurs qui contestaient la formation dispensée dans les grandes écoles d'art.

Revenus à Montréal et à Québec, ils critiquent l'enseignement des écoles de beaux-arts québécoises. Des 1936, on y redémarre l'enseignement d'arts appliqués comme la décoration d'intérieur et l'art publicitaire: on n'ignore sans doute pas les efforts faits en Allemagne pour renouveler les métiers d'art. A un moment donné, l'École des beaux-arts de Québec, en adoptant un profil stylisé comme symbole, plagie même l'emblème du Bauhaus créé en 1923 par le professeur Oskar Schlemmer.

L'enseignement du graphisme contemporain se structure lentement: Omer Parent, de retour d'un séjour en Europe en 1927-29 et chez Eaton

Retour en haut de page

Les artistes commerciaux

Mais l'industrie avait formé des graphistes bien avant que les écoles n'enseignent cette discipline. Dès le début du siècle, toutes les grandes métropoles industrielles et commerciales du Canada faisaient vivre des "artistes commerciaux" qui étaient formés sur le tas. Ce n'était pas le goût du beau design qui avait fait surgir ces artistes graphiques mais les besoins des quotidiens et de la publicité.

Le letterpress était à toute fin pratique le seul mode d'impression industriel. Les grands quotidiens commencèrent à reproduire régulièrement des images à partir de 1890. Pour les illustrations, les plaques d'impression furent d'abord gravées à la main sur bois debout; pour les photos, les plaques simili furent réalisées en photogravure. Pour pouvoir reproduire des images de qualité, les imprimeurs devaient recourir à une flopée d'ouvriers spécialisés: dessinateurs, caricaturistes, graveurs sur bois, retoucheurs photo, photograveurs, etc. Petit à petit, la demande se fit de plus en plus pressante pour des artistes habiles, capables d'illustrer rapidement, et éventuellement, de stimuler les besoins par des images de rêves. C'est alors que le métier "d'artiste commercial" est né.

La maison Grip de Toronto employait déjà, vers 1910-15 une nuée d'artistes pour la préparation de matériel publicitaire ou éditorial. Cinq de nos célèbres peintres du Groupe des Sept -- McDonald, Varley, Lismer, Carmichaël et Johnson -- ont travaillé pour la publicité chez Grip. On note alors la naissance des premières sociétés d'arts graphiques: la Canadian Society of Applied Arts est formée en 1903 "pour encourager l'originalité dans l'expression et le design" dans l'esprit de William Morris, et le Graphic Arts Club est fondé en 1904. Coca-Cola publiait en 1906 sa première annonce au Canada dans un quotidien de Peterborough.

Pendant la Grande Dépression, le montréalais Raoul Bonin va travailler un temps à Paris avec l'affichiste de réputation internationale, A.-M. Cassandre. L'avant-garde graphismique est alors symboliste et Cassandre en est le digne héros autant qu'héraut. Bonin revient à Montréal et est réputé être, selon les mots de Robert Stacey dans The Canadian Poster Book, "le premier graphiste-illustrateur canadien à affronter le marché avec le nouveau style puriste".

Les artistes commerciaux exerçaient soit dans des imprimeries (comme Desmarais, Therrien ou The Gazette), soit chez les grands photograveurs (Meco, Rapide Grip ou Nationale), soit dans les grandes agences de publicité. Le marché des arts graphiques -- l'imprimerie -- était relativement grand: en 1939, on dénombrait 450 établissements d'imprimerie dans le seul district de Montréal.

La Photogravure Nationale, rue Ontario près de Bleury, fondée en 1929, était en 1939 la plus importante maison "canadienne-française" (comme on disait alors); elle offrait dans sa publicité « sa collaboration précieuse à tous les ateliers d'imprimerie qui veulent stimuler leurs clients à l'achat au moyen d'esquisses au crayon ou en couleurs réellement attrayantes ». Mais en réalité, sa clientèle venait surtout du monde religieux: revues pieuses, images saintes, etc. La vraie publicité était conçue dans les agences avec la collaboration des boites de photogravure anglophones.

Les anglo-canadiens -- à l'époque plus versés dans les affaires -- avaient devancé les francophones: la maison Smeaton Brothers de la rue Lagauchetière existait depuis 1890 et s'annonçait comme « artiste, photo-graveurs, photo-lithographes ».

Certaines boîtes de photogravure étaient spécialisées dans le dessin publicitaire comme la maison L'Art commercial à Québec qui réussissait déjà en 1939 à proposer un dessin différent; on y recourait à l'aérographe et à la couleur, ce qui était innovateur.

Retour en haut de page

Double voie de formation

La formation du graphiste fut, pendant toutes ces années, partielle. On obtenait cette formation, à l'École des beaux-arts comme on l'a mentionné, mais aussi à l'Institut des arts graphiques.

A l'École des beaux-arts, l'étudiant recevait une formation générale de quatre ans en arts. Une première année permettait de faire le tour des diverses formes d'arts et métiers: peinture, sculpture, décoration d'intérieur, et en ce qui nous concerne, art publicitaire. De la 2e à la 4e année, l'étudiant suivait des cours de spécialisation. C'est approximativement la même structure de programme qui resta en vigueur jusqu'en 1970 alors que les écoles de beaux-arts furent intégrées au réseau universitaire.

Parallèlement, l'École technique de Montréal -- l'école de métiers selon la volonté de l'État -- avait commencé à admettre, à partir de 1925, des élèves de jour dans une section imprimerie. Cette section était sous la responsabilité d'un néo-québécois d'origine française, Fernand Caillet. Petit à petit cette section prit une telle ampleur que le même ministre David fonde l'Institut des arts graphiques de Montréal en 1943 (désormais intégré au cégep Ahuntsic), et il en confie la direction à Beaudouin, le professeur de reliure. L'Institut emménage dans ses nouveaux locaux sur la rue Kimberley et avec sa machinerie ultra moderne -- dont une presse offset, ce qui était d'avant-garde à l'époque.

Le programme forme des généralistes: l'élève acquiert une formation générale de typographe, de pressier, de relieur, avant d'accéder à la formation de "layout man" comme plusieurs disaient à Montréal, c'est-à-dire comme graphiste, désormais une spécialité à part entière de l'industrie graphique. Beaudouin fait appel à l'artiste-graveur Albert Dumouchel pour enseigner le dessin.

La formation du graphiste pouvait donc se faire, à partir des années 50, par deux voies académiques: soit en s'inscrivant à une école de beaux-arts où la formation était davantage celle d'un artiste, habile en dessin et connaisseur de la couleur, soit en s'inscrivant à l'Institut où la formation dispensée était davantage celle d'un maquettiste d'édition rodé aux techniques d'imprimerie. A l'École des beaux-arts, on conçoit des affiches -- à l'imitation de ce qui se fait en Europe et même si c'est un support très marginal en Amérique -- alors qu'à l'Institut des arts graphiques, on s'attaque à de la mise en page, ce qui est mieux adapté au milieu.

Aujourd'hui, le graphisme s'enseigne aux niveaux collégial et universitaire. Six cégeps offrent un programme: Ahuntsic, Dawson, Vieux-Montréal, Sainte-Foy, Rivière-du-Loup. Trois université offrent un baccalauréat: Concordia, Laval, UQAM.

Malgré le fait que la majorité des graphistes soient venus des écoles de beaux-arts, on peut quand même se demander si le graphiste professionnel comme on le connaît aujourd'hui n'exerce pas un métier plus proche de celui qui était enseigné à l'Institut des arts graphiques. Encore qu'il lui manquait toujours la dimension formation à la communication de masse.

Retour en haut de page

La pré-Révolution tranquille

Les besoins de propagande de la Deuxième Grande Guerre 1939-45 ont donné un coup de pouce important au développement du graphisme au Canada et au Québec. Dès le déclenchement de la guerre, le Gouvernement canadien fait appel au National Film Board -- l'ONF -- qui est peut-être le seul organisme gouvernemental disposant d'artistes visualistes talentueux. Mais ce n'est qu'en 1942 qu'un solide coup de barre est donné: on nomme Harry Mayerovitch directeur du département de graphisme. "Mayo", comme on l'appelle, s'entoure d'une équipe d'excellents graphistes dont Henry Eveleigh.

En 1947, Eveleigh atteint une certaine notoriété dans les milieux spécialisés quand il obtient le Premier prix du premier concours d'affiches mondial des Nations-Unies. Son oeuvre caractérise cette époque effervescente. L'École des beaux-arts de Montréal fait appel à Eveleigh pour dispenser (en Anglais !) des cours qui régénéreraient son enseignement du graphisme.

Le milieu graphismique canadien est en pleine évolution: le brassage des populations -- envoi de contingents outre-mer, immigration -- donne des idées à la jeunesse québécoise. Un certain nombre de jeunes graphistes de la fin des années 40 vont voir de visu ce qui se fait ailleurs: Roger Lafortune obtient une bourse pour étudier à Amsterdam, Claude Cossette passe un an à Paris, Roger Cabana passe par New-York, etc.

Mais c'est Gaston Parent qui a compris le premier que la publicité de l'avenir aurait besoin d'une autre sorte "d'artistes" que ceux que l'on trouvait chez les photograveurs: des esclaves qu'on poussait à la production du bout du bâton... la carotte restant bien petite. Il quittait le photograveur chez qui il avait appris les techniques pour mettre au monde Commercial Art Center (CAC) --qui avait aussi été incorporé sous le nom Centre des arts de la communication sous lequel nom personne n'a jamais connu l'entreprise. Au début, c'est cinq dessinateurs du Québec et d'ailleurs qui forment équipe avec lui. Rapidement, CAC devient une immense boîte qui fait travailler jusqu'à 104 artistes pour une cinquantaine d'agences de publicité de Montréal, pratiquement toutes anglophones à cette époque.

Le Canada reçoit à la même époque un certain nombre de jeunes artistes immigrants qui, pour se faire une place au soleil en Amérique, ont fui surtout l'Allemagne ou l'Angleterre, pays brisés par la guerre.

Enfin, l'Exposition universelle de 1967 de Montréal amène un autre essaim de jeunes graphistes étrangers qui décident de s'installer au Québec. Tout ce monde apportent donc un sang nouveau dans la profession.

Retour en haut de page

Les graphistes québécois se prennent en main

A partir de 1965, les communicateurs québécois prennent conscience qu'ils constituent par leur nombre une force. Certains se mettent à se rappeler que l'union fait la force. Jusqu'alors, Montréal ne connaissait que son Advertising and Sales Executives Club fondé en 1910. Jacques Bouchard, le prince de la publicité québécoise, fonde le Publicité-Club de Montréal en 1959. Le Club Graphica de Montréal est mis sur pied; dans son annuel Graphica 67 -- avant donc les retombées visuelles d'Expo 67... et des fastueuses fêtes du Centenaire de la Confédération -- Alan Wilkinson, son président, écrit: « C'est la troisième exposition annuelle d'art graphique appliqué à la publicité, à l'éditorial (sic) et à la télévision. Le nombre de 3,800 pièces inscrites au concours n'a jamais été dépassé par aucune autre exposition au Canada.»

Mais le club est bilingue, et on sent encore le besoin (de colonisé?) de se faire confirmer ses compétences par les étrangers: pas un seul des quatre membres du jury du concours Graphica 67 n'est québécois; ils sont tous américains. Comparons le chemin parcouru: le jury de Graphisme Québec 89 est composé de sept membres dont seulement deux membres étrangers (le président du Syndicat national des graphistes français, et une designer néerlando-américaine de New-York).

En 1966, Claude Cossette avait monté à Québec une première exposition du nouveau graphisme. Des noms comme Antoine Dumas et Jean Simard étaient présents à cette manifestation qui avait eu lieu au cégep de Ste-Foy.

Aux assises annuelles des Rencontres internationales des Lurs-en-Provence, des contacts sont pris par la nouvelle génération de graphistes avec leurs collègues francophones d'Europe. Au congrès de 1970, les deux premiers québécois sont invités à y faire un exposé: Jean Cloutier, directeur du Centre audiovisuel de l'Université de Montréal, y présente sa "communication audio-scripto-visuelle", Claude Cossette y fait une critique des "campagnes publicitaires comparées francophones et anglophones". Par la suite, chaque année, on y trouvera un ou deux québécois.

A ces Rencontres, on y côtoie des photographes réputés comme Janine Niepce ou Yan Dieuzaide, des graphistes reconnus comme F.H.K. Henrion, Massin ou Albert Hollenstein, des dessinateurs de caractères comme Aldo Novarese, Ladislas Mandel, Herman Zapf ou Roger Excoffon, des éditeurs innovateurs comme François Richaudeau, Charles Peignot ou Robert Morel, des férus de signalétique comme Martin Krampen ou Adrian Frutiger, des théoriciens de la communication publicitaire ou éditoriale comme Gérard Lagneau, Pierre Shaeffer, Gérard Blanchard, Louis Pauwels, Maximilien Vox, Henri Joannis ou Gérard Martin.

Carl Dair de Toronto y était passé en 1962, Georges Mathieu en 63, Vasarely et Muller Brockman en 64, Ionesco en 65, Savignac, Villemot et Aaron Burns en 66, et ainsi de suite. Comme le rappelait Maximilien Vox: « La lettre n'est pas la chose de l'artiste, mais du philosophe ! » Plusieurs de ces personnes sont des pontes connus mondialement. Ça réveille le Québécois !

Si bien qu'en 1973, Roger Lafortune et Georges Beaupré reviennent de Lurs gonflés à bloc: ils décident de mettre sur pied une association des graphistes québécois. Ils obtiennent pour ce faire une subvention de 5000$ du Ministère des communications du Québec. Et convoquent en 1974 leurs collègues québécois, aussi bien anglophones que francophones, à une assemblée de fondation à Ste-Marguerite-du-Lac Masson. Roger Lafortune raconte: « Les francophones étaient pour la première fois dans le domaine majoritaires et il est devenu vite évident à tous que le pouvoir décisionnel dans la profession serait dorénavant -- et pour la première fois -- entre les mains des francophones. Et là, on a vu bizarrement un mouvement se dessiner: les anglophones ont retraité peu à peu vers les murs arrières de la salle. » A la fin de la journée, la Société des graphistes du Québec était fondée.

Retour en haut de page

L'enseignement du graphisme

Désormais, le graphisme s'enseigne à deux niveaux: au collège et à l'université. Au cégep, l'enseignement est "terminal", en ce sens que la formation prépare directement au marché du travail. On est censé y former des techniciens, mais en réalité les prétentions sont les mêmes qu'à l'université: on prépare à la création.

La seule différence, c'est que l'enseignement du cégep est plus global: on propose, disons, de concevoir une affiche et les professeurs prennent prétexte de ce projet pour initier à la typographie, à la composition, ou à l'offset. La formation dure trois ans, mais dans le programme, du temps est réservé au français, à la philosophie ou à l'éducation physique.

L'université donne une formation de trois ans aussi, mais qui suit une formation préalable de deux ans en arts plastiques. L'université prétend former surtout des "solutionneurs de problèmes" à la culture plus vaste. Les disciplines enseignées sont plus compartimentées, et plus poussées, évidemment: tel cours initie au design d'édition, tel autre à la typographie ou à la sémiologie, tel autre à la gestion ou à la publicité.

Les deux programmes qui dispensent un enseignement en français sont ceux de l'Université du Québec à Montréal, et de l'Université Laval à Québec. A l'Uquam, on sélectionne davantage à l'entrée, mais les cours sont plus globaux: on propose des projets complexes à l'initiative des étudiants qui sont en compétition les uns avec les autres.

A l'Université Laval, les cours sont plus analytiques et le tiers du programme est occupé par des cours théoriques. Mais dans les deux cas, les programmes visent à former des graphiste polyvalents qui, avec leur diplôme, auront réussi dix-sept années de scolarité dont cinq en arts graphiques.

Retour en haut de page

25 ans de graphisme québécois

Nous avons sous-titré cet ouvrage « 25 ans de graphisme québécois ». Le lecteur aura compris à la lecture de ce texte introductif que le graphisme n'est cependant pas né avec la génération en poste. Le graphisme date de l'ère industrielle; il est donc plutôt centenaire.

Toutefois, les francophones du Québec jouaient un rôle subalterne dans ce graphisme-là: avant 1950, le domaine économique était pratiquement exclusivement aux mains des anglophones; les francophones étaient cantonnés aux sciences sociales. Ce n'est que depuis la Révolution tranquille que les Québécois se sont lancés en affaires, ont démarré des entreprises manufacturières ou de services de toute nature, et surtout, ont créé des organismes économiques puissants -- comme la Société générale de financement ou la Caisse de dépôt -- qui jouent un rôle décisionnel majeur dans l'économie du Québec.

Consécutivement, sont nées des agences de publicité innovatrices comme BCP (fondé en 1963), et des bureaux de graphisme de calibre international comme Cossette (fondé en 1964) -- qui est devenu la plus grande agence de publicité canadienne avec une de ses filiales, Graphème. Certains s'annoncent comme associés à d'autres bureaux dans d'autres pays (comme Gottshalk & Ash, ou Vasco Ceccon Design International) ou travaillent pour des clients étrangers (comme Axion Design).

Le "nouveau graphisme" -- le graphisme des 25 dernières années -- est différent de l'art commercial: il englobe un sens aigu de la composition plastique, les contraintes du marketing et de la communication de masse, et une efficace gestion de projets. Avec ces vues renouvelées du métier, les "nouveaux graphistes" emportèrent comme une vague les marchés de l'édition et de la publicité -- mais surtout celui de la publicité.

Des annuels paraissent chaque années démontrant l'excellence du graphisme québécois. Une revue comme la Revue G présentait le graphisme québécois dans des écrins comparables à ce qui se fait de mieux à Tokyo, Paris ou New-York; elle a malheureusement disparue en 1992.

Le graphisme québécois a atteint à la maturité. Comme le dit le slogan politique: «A partir d'aujourd'hui, demain nous appartient... si vraiment on y tient. »

Retour en haut de page

Claude Cossette


Graphisme: les artisans d'IKON Québec
Courrier électronique:
IKON Québec
Responsable:
Claude.Cossette@arv.ulaval.ca
© Claude Cossette 1995 - Tous droits réservés
Dernière révision: juin 2004