Le professeur d'université:

de nuages gris en soleil bleu

 

par

Claude Cossette

professeur titulaire en communication et image

Faculté des lettres, Université Laval, Québec, Canada

 

Conférence d'ouverture du congrès international de l'Association Internationale de pédagogie universitaire (Aipu)

29 mai 1991

 

L'agrégé de philosophie Alain Etchegoyen écrit dans son livre à succès Le Capital-lettres (Ed. François Bourin 1990): "L'impératif de la qualité est une exigence commune à l'enseignement et à l'entreprise. L'entreprise la vit tous les jours, sanctionnée par un marché qui ne lui pardonne rien. L'enseignement vit l'évaluation de façon plus lointaine. Mais je crois que l'entreprise peut jouer un rôle efficace dans la qualité de l'enseignement.» C'est exactement ce que je pense moi-même.

Dans la plupart des pays par exemple, l'université jouit de manière quasi inconditionnelle des subsides de l'état. Que la prestation des professeurs soit bonne ou mauvaise, ils ont en face d'eux un marché captif. Si l'université fonctionnait dans un marché de concurrence réelle, si la demande ne dépassait pas continuellement l'offre, s'il s'agissait d'une entreprise privée, il y a belle lurette que certaines de nos universités auraient été aculées à la faillite par le (mauvais) service offert.

Mon Dieu! Ai-je en si piètre estime l'Université, mon université? Non: j'aime l'Université, j'aime mon université. C'est pour cela que je dois dire tout haut ce que je pense tout bas. Je vous dirai surtout que, le milieu social changeant, l'université doit changer.

Je vais donc vous présenter un portrait de l'Université en deux volets:

· mon 1er volet, c'est "L'Université des nuages gris " où je me demanderai si l'université n'a pas trop changé pour être encore l'Université;

· mon 2e volet, c'est "L'Université du soleil bleu" où je vous dirai ce que peuvent faire les professeurs pour changer leur université et pour changer eux-mêmes.

 

Mais la vérité sous-jacente à mes nuages gris comme à mes soleils bleus, c'est que sans amour, sans amour de son métier de professeur, sans amour des être humains que sont nos étudiants, il ne peut pas y avoir de "bons profs".

 

 

L'UNIVERSITÉ DES NUAGES GRIS

 

Tout n'est pas parfait dans le meilleur des mondes universitaires. Bousculée à gauche ou à droite par le politique, l'économique ou le démographique, l'Université est en train de changer.

C'était prévisible: dans un monde où mon gauchiste chauffeur de taxi détient une maîtrise en sociologie, l'université n'est plus la réplique de l'université de 1852, alors que l'Université Laval était - comme tant d'autres qui venaient d'être fondées en Amérique du Nord - une université "morale" si je puis dire, qui visait à former une personne cultivée dans tous ses aspects.

 

Que sont donc devenues nos universités?

On peut en effet se demander où est rendu "cette université qui doit être le lieu où les différents savoirs peuvent se relier et se nourrir réciproquement» comme écrivent Louis Balthasar et Jules Bélanger, le premier, docteur en sciences politiques de Harvard et le deuxième, docteur en littérature de l'Université de Rennes dans leur livre L'École détournée (Boréal 1989).

En 1991, disparue est la vie communautaire où professeurs et étudiants participaient ensemble à la recherche de la Vérité. En dehors de la salle de cours, le professeur n'existe plus, il n'est plus là, il s'est évanoui dans la nature. Évidemment, c'est la même chose pour l'étudiant qui calque son modèle: en dehors de la salle de cours, il vaque à d'autres affaires.

De milieu d'échanges vitaux entre professeurs et étudiants qu'elle était, l'Université est devenue une usine de production de masse. On tend de plus en plus à y produire des cerveaux techniquement hypertrophiés, et des âmes amorales. Et à produire en masse: les jeunes y entrent à pleines portes, brandissant leur droit à un diplôme universitaire.

 

D'université à collège technique

La démocratisation des études supérieures a produit une fâcheuses tendance à admettre et à garder aux études universitaires des gens qui n'ont pas les aptitudes ni souvent même les motivations: on a convaincu trop de jeunes qu'ils ne pouvaient réussir leur vie sans un diplôme universitaire, voire que la société les méprisera s'ils n'arborent pas de diplôme universitaire.

Conséquemment, certaines universités - en tout cas, c'est devenu le cas pour les universités québécoises -  sont devenues de grands collèges techniques. A l'Université Laval, on rassemble sur un même campus 50,000 étudiants des trois cycles dont 17% sont inscrits à l'École des gradués. On y engloutit près de 400 millions $ par année - un budget qui est presque celui de l'état d'Haïti tout entier.

On peut deviner dans ces conditions qu'une telle université ne fait pas que recevoir des étudiants de calibre "universitaire" !!!

Un tel budget impose le sacrifice d'une part importante des forces vives de la nation: près du quart du budget du Québec est consacré à l'éducation (soit 8,6 milliards $ - un budget comparable à celui de l'Irlande, la Grèce ou le Portugal) dont 38% sert à financer les études supérieures. Conséquemment, la société exige des retombées palpables et rapides: l'université tend donc souvent à former des super-techniciens qui prétendent cependant toujours au titre prestigieux de médecin, d'avocat ou d'ingénieur.

Par ailleurs, plus personne chez les jeunes ne veut plus accomplir les tâches dorénavant méprisées de technicien: Montréal a besoin de 800 machinistes par année alors qu'il en sort 30 des écoles techniques (Les perspectives professionneles au Québec 1985-1993, les Publications du Québec).

 

Abandon de la formation générale

Les savoirs à faire acquérir versent dans l'anecdotique; on oublie de former des cerveaux pensants. "Un étudiant inscrit en sciences politiques a déjà, dès sa première année d'université, dit adieu à l'histoire, à la littérature, à la philosophie et probablement à la morale» font remarquer Balthasar et Bélanger. "Des spécialistes compétents mais souvent bornés pour ne pas dire incultes» assènent-ils.

J'en suis parfois à me demander si mes étudiants sont encore capables de penser. Dans un examen, je posais récemment la question suivante: "Enumérez les mots-image de cette image, précisez deux ou trois significations produites par chaque mot-image relevé.» Un étudiant répondit dans un embrouillamini de trois lignes: "Cette image suggère la fête". Le correcteur ne lui avait accordé qu'un seul point sur cinq. L'étudiant demandait une revision de note. J'ai essayé de lui faire comprendre qu'il n'avait pas "énuméré", et qu'il n'avait pas "relié" les deux ou trois significations qu'il avait mentionnées à un mot-image qu'il avait parlé de l'image dans sa totalité. Peine perdue!

L'Université Laval impose à l'admission un test de français à tous ses étudiants. On évalue de manière minimale le vocabulaire, l'orthographe, la syntaxe, la logique. En 1988, 43% des étudiants ont échoué au test; en 1989, 40% et en 1990, 37%. Certains de ces étudiants se présentaient au test pour la 4e ou 5e fois.

Vous pensez peut-être que ce n'est pas terrible mais sachez que c'est déjà bien: en 1987, 55% de ses 3000 nouveaux inscrits avaient échoué alors que la note de passage était de 46%. Seulement 7% avaient obtenu une note supérieure à 65%.

La Faculté de philosophie a mis sur pied un cours ouvert à tous les étudiants du campus: Introduction à la logique. On espère améliorer la rigueur de la pensée des étudiants inscrits en leur faisant travailler la clarté de leur langue. C'est évident que le français aussi est un outil de pensée! Le professeur Gilles Dussault, de l'Université du Québec à Hull, a même établi une corrélation entre la maîtrise de la langue et la réussite en sciences. (LeSoleil, 29 septembre 1988)

Une équipe de recherche de l'Université Laval sous la direction du professeur Pierre Maranda du département d'anthropologie, vient de remettre au Ministère de l'éducation du Québec une étude sur la qualité du français écrit. Il s'agissait pour les étudiants d'écrire un texte spontané sur un thème défini. Les étudiants font en moyenne une faute par phrase. Dans bien des cas, le lecteur correcteur n'arrive même pas à trouver un fil conducteur qui rende le texte cohérent. (Le Fil des événements, 9 mai 1991) Cette faiblesse est généralisée. On apprend même que les étudiants de sciences sociales - même si, comme les autres, ils ont derrière eux au moins 13 années d'étude - sont les plus faibles en orthographe.

Cela donne un texte comme celui-ci: "Il était une fois un american, une Canadienne et un Québecois. 2 d'entre eux parlait anglais et l'autre Québecois était triste (je ne sais pas pourquoi) Mais ils se mire à se faire des geste. Puis tous peurent se comprendre Il était en quelque sorte réunis. De toute façon "que veux dire la parole à travert le coeur" La fraternité c'est tout se qui importe!? N'est-ce pas?!?»

Les auteurs concluent: "Les étudiants sont incapables de communiquer correctement leurs idées ou de comprendre celles des autres // si elles font l'objet d'un discours écrit.» Si seulement un étudiant sur cinq maîtrise un outil de pensée fondamental comme sa langue maternelle, comment peut-on espérer dispenser des cours universitaires à de tels étudiants?

L'Université doit retourner à la formation fondamentale pour ses étudiants de premier cycle. C'est ce qu'a compris l'université Harvard il y a quelques années. Cinq objectifs globaux de formation doivent présider à l'élaboration d'un programme d'études de premier cycle. Ainsi, à l'issue de ses études, mon gendre, l'étudiant David Paulson, devra pouvoir:

 

 

Bien sûr, ce programme est trop ambitieux pour une université où on vise à former des diplômés sans culture, des techniciens. Mais une université peut-elle prétendre dispenser des diplômes "universitaires" si ses diplômés portent des oeillères qui ne leur permettent de ne voir que les techniques de leur discipline propre?

 

La tour d'ivoire des professeurs

 

Bien! Peut-être que l'université n'est plus ce qu'elle était. L'important, c'est que les professeurs s'adaptent à cette nouvelle réalité. On dit que, pour le commun des mortels, le professeur d'université n'est plus ce sage lavé a priori de tout soupçon. Pourtant, le professeur suscite toujours une relative confiance chez les jeunes. Un numéro de la revue L'Actualité du printemps 1989 rapportait que c'étaient les gens d'affaire et les professeurs à qui les jeunes accordaient la plus grande confiance, alors que les politiciens et les curés venaient en dernier sous cet aspect.

Malgré cela, dans une société où tout est mesuré à l'aune du dollar, le prestige du professeur est davantage fonction de sa capacité à décrocher des budgets de recherche que de son talent à former des jeunes esprits. Considère-t-on encore comme un chercheur de plein droit, le professeur qui ne ferait que des recherches à la bibliothèque? On en rirait Pourtant, la recherche hors des sentiers battus, se fait souvent sans l'approbation des pairs ou du moins, des bailleurs de fond.

Ernest L. Boyer, ancien commissaire des États-Unis à l'éducation et président de la Fondation Carnegie pour l'avancement de l'enseignement, fait une critique criante de notre prestation quand il mentionne que "Les professeurs de nos jours se préoccupent davantage de leurs recherches que de leurs étudiants.» (U.S. News and World Report "Best Colleges 1990" Printemps 1990)

Où donc, chez le professeur, est passée la pédagogie?

 

Un professeur n'est pas nécessairement un pédagogue

En réalité, le premier et le plus clair critère pour décerner un poste de professeur, c'est le doctorat que détient le postulant. On ne lui demande pas si l'enseignement est pour lui une passion, on n'évalue pas ses talents de pédagogue. Mauvais ou bon professeur, quelle administration universitaire s'en préoccupe vraiment? Si les étudiants en viennent (habituellement, in extremis) à se plaindre, ils sont accablés du fardeau de la preuve: le professeur est présumé "bon" professeur. Évidemment: les professeurs sont juge et partie! J'en viens souvent à penser que l'université n'est pas faite pour les étudiants, mais pour les professeurs et les administrateurs.

Ce n'est qu'après une longue lutte que les étudiants de l'Université Laval ont réussi à faire inscrire en 1990 dans la Déclaration des droits des étudiants le droit de "procéder eux-mêmes à l'évaluation des enseignements reçus et ainsi de contribuer à l'évaluation des cours». Mais vous remarquerez qu'on n'a pas réussi à faire admettre l'évaluation des professeurs eux-mêmes mais seulement des "enseignements". Existe-t-il une seule organisation outre l'Université qui pourrait survivre sans évaluer la performance de son personnel? Bien sûr, si on attend de trouver une méthode d'évaluation parfaite, on risque d'attendre longtemps.

Pourtant, Nérée Bujold, consultant en pédagogie universitaire de l'Université Laval concluait un rapport de recherche ainsi: "Il n'existe aucune méthode parfaire /d'évaluation/. De toutes celles que Murray a investiguées, l'évaluation des cours par les étudiants semble être la plus fiable.» (État de la question sur l'évaluation de l'enseignement universitaire, Université Laval, 1987). Il ajoute: "/Il faut réformer/ les pratiques en cours dans l'enseignement de niveau universitaire. Des décisions doivent être prises, et pour cela, il faut posséder de bonnes informations d'où la nécessité de se doter de procédures d'évaluation appropriées.»

Comme le rappelle Robert J. Morse dans son rapport "America's Best Graduate Schools" ( US News and World Report du 29 avril 1991): "Nous croyons que ceux qui paient la facture ont droit de savoir ce que pensent les experts sur les mérites comparés des institutions d'enseignement supérieur - écoles graduées et écoles professionnelles - à qui ils versent leur argent.»

Ce sont les mass-médias et l'entreprise privée qui ont relevé le défi et font le travail d'évaluation comparée pour les institutions états-uniennes. Mais où diable! peut-on obtenir des informations similaires sur nos universités francophones? Quel étudiant peut faire un choix éclairé de l'institution où il s'apprète à passer 3 ou 5 ans de sa vie, voire davantage?

La direction de la revue à grand tirage L'Actualité a suscité le tollé dans les institutions d'enseignement du Québec quand elle a décidé d'établir "Le Palmarès des collèges / 51 collèges québécois par ordre d'excellence: professeurs, encadrement, élèves et équipement" (L'Actualité, février 1991). Lui-même, le milieu d'enseignement refuse de se comparer. La compétition n'est plus à la mode dans le milieu de l'enseignement. Comme le souligne Gérard Ethier, professeur à l'Ecole Nationale d'Administration Publique: "Depuis 25 ans, on n'évalue plus rien dans les écoles: ni l'apprentissage, ni le personnel, ni l'institution.» (L'Actualité, février 1991)

Et c'est pire encore à l'université. Au nom de la sacro-sainte liberté universitaire, les professeurs semblent intouchables. Les évaluer? Impensable! C'est pourtant l'ensemble de la population qui gagnerait à intervenir plus directement dans les affaires de l'Université.

Mais il faudrait pour que cela soit possible que les professeurs se débarassent de leurs peurs du "monde ordinaire". Ou, plus simplement, développent leur vertu d'humilité. Nous aurions tout avantage à faire nôtre l'aphorisme de saint Augustin: "Cherchons comme cherchent ceux qui doivent trouver, mais trouvons comme trouvent ceux qui doivent chercher encore.»

 

Professeur: "une bonne job, un bon boss"

Mais je me demande si les professeurs se rendent compte jusqu'à quel point ils sont les privilégiés de la société: ils sont payés pour s'instruire dans le domaine qui les fascine le plus, libres de penser et de dire ce qu'ils pensent, pratiquement sans patrons pour les houspiller (ils sont leur propre patron). Les Québécois disent d'une situation d'emploi semblable, et dans une phrase rendue célèbre par leur grand humoriste Yvon Deschamps: "Une bonne job, un bon boss!»

Pourtant, l'état de l'Université n'est certainement pas à son meilleur. J'entends chaque jour des professeurs se plaindre: ils voudraient tant faire pour améliorer leur institution; mais le système résiste à leurs démarches jusqu'à ce qu'ils abandonnent. Et plusieurs abandonnent rapidement!

Ils affirment que c'est une guerre continuelle qu'ils doivent livrer pour assurer leur flottaison minimale: batailles professeurs contre administrateurs ou personnel de soutien, professeurs contre étudiants ou chargés de cours ou organismes subventionnaires ou clans de professeurs contre clans de professeurs. Certains grands théoriciens qui peuplent nos universités aspirent tellement à la vie idéale qu'ils sont souvent incapables de fonctionner avec les imperfections de la vie réelle.

Par ailleurs, trop d'entre nous démissionnent devant la complexité bureaucratique de ces monstres que sont devenues nos administrations universitaires. Tout semble organisé pour noyer le poisson (que nous sommes): la plus petite idée pédagogique doit passer de comité de programme en bureau de direction d'école, en conseil de faculté, en directorat des études de 1er cycle, en commission des études, en La "comitite" est devenue un cancer qui finira par être fatal. On n'imagine pas les coûts de tant de perfection (?) administrative: toute entreprise ordinaire en serait frappée à mort.

Mais, encore une fois, quel travailleur jouit de conditions de travail aussi avantageuses que celles consenties au professeur? Qui est aussi libre de son temps, et de la pression de la compétition? Et qui gagne un salaire comparable pour les mêmes conditions d'emploi? Pour ma part, je fais partie du 3% des salariés les mieux payés du Canada.

Mais je pense que les lois économiques étant ce qu'elles sont, les conditions de travail des professeurs iront se détériorant: inévitablement, la société exigera des professeurs, petit à petit, plus d'heures d'enseignement à plus d'étudiants et à des salaires dont la croissance ralentira.

Bien sûr, les entreprises manufacturières offrent en moyenne à un jeune MBA de Harvard au sortir de ses études de 50,000$ à 60,000$ de salaire annuel. Mais quelle énergie et quel temps devra investir ce jeune "yuppie" pour "réussir" dans ce féroce monde de la compétition? Il est compétent; mais il sait bien que s'il ne parvient pas à performer, à rester le meilleur, il sera tout simplement laminé par le rouleau compresseur de ses émules.

A l'Université, on n'a pas ce problème là (!).

 

Les enfants gâtés du système

 

Les étudiants, eux, exigent de pouvoir poursuivre des études sans étudier. Comme Paul Valéry (Mauvaises pensées et autres), ils pensent: "La personne de génie est celle qui m'en donne.» Et ils maudissent le professeur qui ne leur accorde pas de bonnes notes.

 

Un diplôme garanti

Face à cet état de fait, je me demande si les professeurs d'Université ne sont pas tous "timorés" comme nous qualifie le politicologue Léon Dion. A chaque trimestre, je les vois triturer les résultats, s'arrachant les cheveux pour trouver la formule qui permettra de ne pas susciter trop d'étudiants récriminateurs tout en pouvant justifier rationnellement la décision prise: pondération, travail sur les courbes normales, examen des distributions de fréquence, etc.

S'ils ont affaire à de grands groupes, ils font appel à la statistique pour apaiser leur conscience. S'il ont charge de petits groupes en laboratoires, ils sont plus "compréhensifs" encore, incapables de sanctionner avec rigueur les étudiants avec qui ils ont eu des relations plus personnelles - et leur effleure à l'esprit le fait que c'est un peu une note à eux mêmes qu'ils donnent, alors

Dans un système de notation qui va de A (excellent) à F (nul), ils estiment qu'un étudiant moyen doit obtenir un B et qu'un mauvais travail mérite un D. Les E et les F, c'est quand l'étudiant ne remet pas de travail ou qu'il ne se présente pas à l'examen. Faire quelque chose donne déjà droit à au moins un C.

Le seul endroit où l'excellence est prisée, c'est dans les sports, à partir de pee-wee jusqu'à champion olympique: ça, oui, Diego Maradona, Ben Johnson ou Mario Lemieux sont des héros: la compétition est féroce.

Les grandes université américaines investissent beaucoup d'argent pour attirer dans leurs murs des étudiants footballeurs ou des basketballeurs de haut calibre: ces athlètes augmentent la visibilité publique de l'université qui les propose comme modèles aux jeunes. Mais la réalité derrière la façade est plus triste: par exemple, un seul basketballeur sur cinq finit par obtenir son diplôme.

Sinon, pour l'étudiant de 1991, l'admission à l'Université comporte dans son esprit la garantie d'obtenir son diplôme.

 

Les profs en compétition avec la télé

Par ailleurs, les étudiants sont très exigeants sur le talent communicationnel de leurs professeurs. Ils sont les enfants de la télé: c'est la télé qui a été pendant 18 ans leur baby-sitter. Un professeur est toujours plus ou moins comparé à Tom Cruise, Nastassja Kinski ou Gérard Depardieu.

S'ils étudient la musique, le théâtre ou le chant, les étudiants ne trouvent pas leur professeur aussi performant que Pavarotti; s'ils sont incrits en biologie, avec déception, ils comparent leur prof à Henri Laborit; s'ils étudient la théologie, ils veulent avoir Hans Küng comme chargé de cours; s'ils sont inscrits en informatique, ils trouvent que leur prof est insignifiant à côté de Steeve Jobs. Bref, les professeurs de nos universités sont en compétition continuelle avec les profs des mass-médias qu'ils identifient à "l'archéologue" Harrison Ford du film Indiana Jones.

Par ailleurs, ils ne savent pas toujours qu'un professeur est un être vivant. Ils n'ont pas l'impression d'être impolis quand ils lui passent devant le nez en plein milieu d'un exposé: on n'a pas besoin de s'excuser quand on passe devant le petit écran.

Mais, les étudiants, on ne peut pas tous les éliminer: "On serait si bien s'il n'y avait pas les étudiants, pensent certains professeurs.» Il faudra donc que les professeurs s'adaptent à la situation nouvelle. Avec des professeurs qui ont une moyenne d'âge de 50 ou 60 ans, le fossé des générations est encore plus grand qu'entre parents et enfants. Bien, les profs essaieront de s'ajuster à la réalité estudiantine. Ils le pourront si les étudiants sont là. Mais il faudra vite réaliser que les étudiants ne sont à l'université qu'à mi-temps.

 

Les études ou un bon job?

D'abord, la plupart des étudiants - du moins ici en Amérique du Nord - sont en réalité des travailleurs. Une boutade qui révèle la réalité court les rues: "Les étudiants qui étudient à temps plein, travaillent à temps partiel, et ceux qui étudient à temps partiel, travaillent à temps plein.» C'est dire!

On estime que plus de 50% de nos étudiants d'université travaillent de 20 à 30 heures par semaine. On peut se demander comment il font pour étudier véritablement quand les études à temps plein exigent un minimum de 45 heures par semaine. Font-ils vraiment sept journées de 11 heures? On peut en douter quand on sait que, de nos jours, les étudiants, en plus d'étudier et de travailler, ont une vie affective active, consacrent une partie de leur temps aux sports et aux spectacles Les études ne sont qu'une des activités des étudiants d'aujourd'hui.

Ils rouspètent sur la hauteur vertigineuse des frais de scolarité qui leur sont imposés. Ils ignorent que s'ils payent 1500$ de frais de scolarité par année, la société investit un autre 8,500$ dans leurs talents -c'est ce qu'il en coûte en moyenne à l'Université Laval par étudiant. Ceux-ci insistent sur leurs droits aux études supérieures, mais ils oublient le devoir que cela impose en contrepartie: celui de donner un rendement en conséquence.

Pour se justifier de travailler en plus d'étudier, ils affirment souvent que c'est pour payer leurs études. Mais Laurence Steinberg, co-auteur du livre When Teenagers Work, dit: "Les jeunes sont davantage motivés par leur goût du luxe que par un besoin économique. Il travaillent pour vivre selon leur lifestyle. Quand vous désirez des espadrilles coussinées Reebok, il vous faut avoir 125$ à mettre la-dessus.» (cité dans Newsweek Special Edition "The New Teens: What Makes Them Different" Summer-fall 1990) La recherche montre aussi que plus les jeunes travaillent d'heures par semaine, plus vite ils abandonnent leurs études.

Résultat: 42% de nos jeunes abandonnent leurs études secondaires ou collégiales en cours de route. De ceux qui s'inscrivent à l'université par exemple, à peine 1 sur 2 obtiendra son diplôme.

Mais ils continueront de prétendre obtenir leur diplôme en y mettant moins de temps et moins d'énergie: c'est évident qu'il leur en reste moins quand ils ont travaillé 30 heures par semaine à un "job platte" et sous-payé! Ça explique qu'ils dorment en classe: il faut bien qu'ils récupèrent quelque part.

Ils n'ont probablement pas "besoin" de travailler. Mais comme pour la libération de la femme, ils prétendent que leur liberté passe par l'autonomie économique. C'est la société toute entière qui les convainc qu'ils doivent jouir de la vie dès maintenant: des 23 heures qu'ils passent chaque semaine devant la télé, 20% n'est que publicité promettant le paradis à condition de dépenser davantage. Il leur faudra donc mettre des heures - beaucoup d'heures! - à gagner de l'argent. Dans certains quartiers à l'aise, semble-t-il, des jeunes peuvent mettre 200$ par semaine sur leurs "petites dépenses", selon Annetta Miller de Newsweek (déjà cité).

Tout va donc pour le mieux sous l'aspect argent: l'économie a besoin de consommateurs. Et la société a besoin de bras pour les emplois non-spécialisés sous-payés. Alors chaque parti y trouve son compte.

Ajoutons aussi que la ville est ainsi structurée que les étudiants en sont rendus à penser que chacun doit posséder sa propre voiture, la deuxième plus importante dépense pour un foyer au Canada. Les jeunes sont sensibles à l'écologie, mais on estime pourtant au Québec que 1/3 des étudiants des collèges et universités se rendent à leurs cours avec une automobile.

Si on y ajoute l'abus d'alcool (qui semble un rite de passage obligé et un fléau chez les jeunes), les visites au restaurapide, les vêtements mode et les soins de beauté, les shows des groupes rock à 40$ du billet, il devient vite contraignant de trouver un emploi rémunérateur.

 

Des cours dévalués

Cette situation étant ce qu'elle est, c'est la qualité des cours qui en prend un coup. Selon Marcel Vigneault, conseilleur pédagogique au collège Montmorency: "Si une majorité a un emploi, elle exerce une pression à la baisse. Plusieurs études l'ont prouvé aux États-Unis. C'est un processus lent et graduel. Le professeur réduit peu à peu ses exigences et les activités d'apprentissage, parce qu'il est fatigué des plaintes ou inquiet du taux d'abandon.» (L'Actualité, février 1991)

Je donnerai ici un exemple concret. A Laval, le programme de communication graphique n'est pas contingenté: tous les étudiants qui ont un diplôme d'enseignement collégial et en font la demande sont admis dans ce programme - y compris ceux qui n'ont pas de diplôme mais qui sont depuis deux ans sur le marché du travail et qui démontrent un minimum de compétence en dessin. Chaque année, une centaine d'étudiants suivent donc le cours Introduction à la communication qui est obligatoire. Mais la difficulté d'un cours théorique s'avère énorme pour un grand nombre de ces étudiants: le taux d'échecs se situe au-delà de 50%.

En 1990, les étudiants s'organisent et font des représentations: "Ce cours est inutile, trop difficile», clament-ils. La direction leur consent des conditions extraordinaires d'abandon sans échec, et promet que ce cours sera rayé de la liste des cours obligatoires du programme.

Un nouveau directeur combat cette promesse: "Comment, défend-il, consentir à ce qu'un cours aussi fondamental soit rayé d'un programme qui forme des professionnels communicateurs visuels?» Le directeur convient cependant de réaménager le cours, d'adapter le contenu pour des futurs graphistes, et de mandater, pour le dispenser, le professeur le mieux évalué par les étudiants.

Le résultat est identique en 1991: plus de 50% d'échecs au premier examen. Le professeur revoit les questions en classe et décide d'inclure dans le 2e examen 40% des questions données au premier. Toutes ces questions à choix multiples sont statistiquement validées. Le prof découvre avec déception qu'encore près de 50% des étudiants se retrouvent avec un échec au 2e examen.

Il décide d'offrir un examen de reprise, organise une séance préparatoire de "questions-réponses" sur les sujets de l'examen de reprise. Et il se retrouve encore avec plus de 30% d'échecs.

Les étudiants estiment, eux, que ce cours n'est pas nécessaire à leur formation, et ils maintiennent qu'il est normal que les cours théoriques passent après leurs travaux en atelier qu'ils affectionnent. Comme disait le philosophe pédagogue Alain: "Vous ne pouvez faire goûter à l'enfant les sciences et les arts comme on goûte les fruits confits. L'être humain se forme par la peine; ses vrais plaisirs, il doit les gagner, il doit les mériter. Il doit donner avant de recevoir. C'est la loi.» (Propos sur l'éducation, PUF, 1967) La réalité est incontournable: quel étudiant aujourd'hui est prêt à payer le prix de la connaissance? L'effort est passé de mode.

Dans un tel contexte, où seront dont les "Têtes bien faites têtes bien pleines" prônées par l'AIPU ? En abaissant ainsi, sous la pression, peu à peu les exigences, nous nous retrouvons avec des diplômés qui ne sont que des techniciens: la force d'inertie de la masse étudiante a effectivement draîné les exigences des professeurs vers le bas.

 

Paraître plutôt que connaître

Partie d'une société de l'avoir au détriment de l'être, du paraître au détriment du connaître, nos étudiants d'université ont compris les règles du jeu: eux aussi jouent sur le même terrain. Ce qui, pour les étudiants, devient le plus important, ce n'est plus l'apprentissage, la passion d'un métier; c'est l'apparence et l'apparat.

C'est ainsi qu'à mesure que la qualité de l'enseignement décroît, les jeunes exigent des programmes mieux adaptés au marché du travail: ils veulent travailler comme les "pros" sur des problèmes réels, avant même d'avoir acquis les connaissances fondamentales de leur discipline. Cela leur semble plus facile de travailler pour un client que de passer de longues heures à essayer de comprendre un concept-clé dans des bouquins. Mais cette attitude finit par leur retomber dessus.

Je dispense aux étudiants finissants un cours sur l'entrepreneurship. Cela va de soi: plus de 80% d'entre eux seront des travailleurs autonomes. Je leur propose un auto-test pour qu'ils évaluent en début de trimestre leurs forces et leurs faiblesses. Évidemment, ils ont l'impression de n'avoir pas assez appris, de ne pas maîtriser leur discipline. Les faiblesses qui reviennent le plus souvent tournent autour de la "confiance en soi": "J'ai besoin de conseils, je manque d'assurance, j'ai peur des responsabilités»

Comme dans un genre de contrepoids, ils exigent chaque année davantage des contenants pour pallier au contenu déficient de leurs études: des diplômes plus grands et plus dorés (et des rubans plus rouges), des photos souvenir en toge et mortier, une cérémonie de remise des diplômes plus théâtrale, des bals de finissants plus luxueux dans lesquels ils investisent largement pour des bagues de finissants, la location d'habits de soirée et de robes à crinolines, de limousines

Tout le fratras extérieur, la façade, prend de plus en plus d'importance quand on n'est plus sûr d'avoir acquis des connaissances que les autres n'ont pas.

 

Bon! Tout cela forme finalement un important amas de nuages au dessus de l'université et qui voile l'horizon du professeur bureaucrate. Mais pas celui du professeur entrepreneur.

 

 

 

L'UNIVERSITÉ DU SOLEIL BLEU

 

Très bien! Les étudiants ont changé, l'université est devenue une grosse bureaucratie. Ceci étant dit, que reste-t-il à faire au professeur d'université? Se suicider aux barbituriques comme Arthur Koestler? fuir aux Marquises comme Jacques Brel ou aux Touamotou comme Gauguin? mettre toutes ses énergies sur le petit business qu'ils ont démarré en "sideline" comme ? (comme: je vous laisse le soin de mettre ici le nom de quelqu'un que vous connaissez.)

Pour ma part, je pense qu'il existe une université du soleil bleu: celle de la communication et du marketing.

Je sens vos cheveux se dresser sur vos têtes: que vient faire le marketing dans le métier de professeur? Mais ne partez pas tout de suite: je vais m'expliquer.

 

La nature de la communication

 

Pour moi, un professeur est d'abord un communicateur et un motivateur. J'ai presque envie de dire: avant d'être un savant. En effet, il ne peut même pas y avoir d'apprentissage sans étudiant motivé, et il ne peut pas y avoir de transmission de connaissances sans communication.

Un pédagogue (donc, un professeur?), c'est ça: un communicateur et un motivateur. Le Petit Robert dit: "Pédagogue: personne qui a le sens de l'enseignement.» Et donne en exemple de la forme adjective: "Professeur très savant, mais peu pédagogue.» comme si les deux termes étaient contradictoires.

 

Qu'est-ce que communiquer?

Demandons-nous donc, dans un premier temps: Qu'est-ce que communiquer? Communiquer veut tout simplement dire: "mettre en commun". Définition simple, mais processus difficile car la communication est la plupart du temps entachée d'ambigüités. En effet, dans toute situation de communication, on trouve deux univers séparés par deux passés d'expériences qui doivent arriver à assimiler le contenu des messages émis par l'autre.

Attention: il y a une distance énorme - insoupçonnée, parfois - entre le professeur et l'étudiant. Cette distance est parfois crée par le contenu des messages ("Des cruches!» pensent certains professeurs de leurs étudiants; et leur message passe). Mais elle est surtout créée par la forme que l'on donne à ces messages.

Le contenu des messages, l'information, est une chose. Mais la capacité de faire passer cette information d'un cerveau à un autre - ce qui est proprement la communication - en est une autre. Pour y arriver, il est absolument nécessaire de recourir à un code commun, véritablement commun, à l'émetteur et au récepteur, ici, au professeur et à l'étudiant. C'est là toute la diffficulté.

 

La désastreuse "non-communication"

En réalité, nous vivons tous relativement repliés sur nous-mêmes, avec la vague impression de ne pas être - ou si peu! - entendus des autres. Les autres étant pour nous, professeurs: les étudiants, les administrateurs, les gens d'affaire, la société Mais la réciproque est vraie: nous savons bien, n'est-ce-pas, que l'on nous perçoit comme des gens haut perchés dans leur tour d'ivoire

Chacun ressent au fin fond de lui-même cette blessure: "Le monde est dur: on ne m'écoute pas, ne me connaît pas, ne me comprend pas, ne m'aime pas.» Cette blessure est de plus en plus vive dans ce monde contemporain où chacun s'est émancipé des contraintes du village, ce groupe qui imposait ses normes mais aussi supportait ses membres sur le chemin de la vie.

En 1991, nous sommes tous - parfois à partir de 7 ou 13 ans - libres, autonomes, mais prisonniers d'autres forces de pressions internes ou externes... et davantage seuls pour nous en sortir. Il est plus facile pour maints gars de 20 ans de faire l'amour à une fille de papier du Playboy que de faire une longue cour à la vraie fille qu'il convoite. La fille de chair, c'est trop long et trop compliqué et les résultats sont aléatoires. Voilà pourquoi tout le monde parle aujourd'hui de communication: parce que la communication est déficiente et insuffisante.

Comme le chantait avec sa force de communicateur Jacques Brel:

On est million à rire du million qu'est en face,

mais deux millions de rire, n'empêchent que dans la glace,

on se retrouve seul.

Dans le milieu de l'enseignement, dans nos universités, une situation de non-communication est désastreuse, invivable. Il faut absolument que chaque professeur arrive à parler efficacement à ses étudiants.

Mais parler efficacement nécessite de satisfaire à plusieurs conditions:

·traiter les étudiants "avec considération", comme des clients qu'ils sont effectivement;

· maîtriser les rudiments de la communication efficace;

· recourir à la créativité;

· vaincre les barrières à la communication.

 

Les étudiants sont nos clients

Personnellement, je considère que "mes étudiants sont mes clients». Pas dans le sens que cela me rapportera plus d'argent de les considérer ainsi, mais dans l'esprit que ce sont eux qui me font vivre. Je leur suis donc obligé. Cela m'honore de me considérer comme leur serviteur.

Je considère effectivement les professeurs comme des dispensateurs de services qui ont devant eux des clients - des clients qu'ils doivent satisfaire. S'ils n'y arrivent pas, c'est la scission, le chahut, les drop-outs, le mur... Et c'est ici qu'intervient le besoin de recourir au marketing.

Techniquement, le marketing est une méthodologie de la mise en marché qui se préoccupe de toutes les étapes à partir du moment où une personne pense à un produit ou un service jusqu'au moment ou ce produit ou ce service est intégré à la vie du destinataire - y compris donc, le service après-vente. N'est-ce pas là un beau défi pédagogique?

Nous ne sommes pas des marketers de métier, bien sûr. Néanmoins, la philosophie marketing pourrait peut-être rendre service à l'Université. Le marketing nous prévient qu'il ne suffit pas de mettre au point un programme, un cours: le marketing impose de se préoccuper de "toutes les étapes jusqu'au moment ou ce produit ou ce service est intégré à la vie du destinataire» - de l'étudiant donc. Mais quelle université francophone se préoccupe autant de ses étudiants?

Philosophiquement, le marketing consiste à appuyer toute ses actions sur les besoins et désirs du client destinataire. Dans cet esprit, ne devrions-nous pas agir davantage en marketers? La pédagogie ne consiste-t-elle pas à "indiquer le chemin" qui permettra à l'étudiant d'être lui-même? Ce qui est pour le marketer un moyen est même pour nous une condition liée: il n'y a pas d'apprentissage durable sans besoin éprouvé, sans désir titillé.

C'est pour cette raison que l'esprit marketing est un recours nécessaire.

Enseigner, c'est communiquer; communiquer, c'est vendre. Pour mettre en marché, "vendre", il faut avoir quelque chose de précis à offrir, et l'offrir dans un USP comme disent les publicitaires, un "Unique Selling Proposition", "un énoncé véritablement clair, alléchant et qui est réellement caractéristique".

 

La communication efficace

Mais comment dire dans un énoncé véritablement clair, alléchant et qui est réellement caractéristique.

Dans l'enseignement, la communication est l'outil par excellence. C'est l'huile dans les engrenages; c'est peut-être le design même des dents d'engrenage. C'est d'ailleurs le cas partout où les relations humaines constituent les assises du bon fonctionnement, aussi bien dire dans toutes les organisations. J'irais même jusqu'à dire qu'une communication déficiente, rendrait le fonctionnement de l'université impossible. Il y a donc encore lieu d'espérer.

Tout professeur a entendu cet adage attribué à Chesterton (ou aux Anciens): "Qu'est-ce qu'un professeur doit connaître pour enseigner à François ou à Nathalie? Réponse: François et Nathalie.»

Mais pour être capable de bien communiquer avec les autres, en l'occurence, les étudiants, il faut bien identifier ce que nous sommes en plus de connaître l'étudiant. Tout cela constitue d'ailleurs un processus cybernétique comme le faisait remarquer le poète philosophe Paul Valéry: "L'homme communique avec lui-même que dans la mesure où il sait communiquer avec ses semblables et par les mêmes moyens.» Et j'ajouterais: et vice-versa!

On se connaît dans la mesure où on sait communiquer avec ses semblables; on connaît ses semblables dans la mesure où on se connaît soi-même.

Dans cette optique d'un parler clair, alléchant et qui est caractéristique, le monde de l'enseignement peut tirer avantage à recourir à certaines techniques de la communication- marketing. Je vous rappelle ici quelques conditions d'un message efficace.

 

L'originalité: l'originalité, c'est une manière populaire de définir le concept scientifique de "redondance-information"; c'est l'outil pour capter l'attention. Pour arriver à rester efficace dans son originalité, il faut être suffisamment original pour garder l'intérêt des destinataires, mais pas trop pour ne pas les "perdre dans la brume"...

Toutefois, bien que l'originalité soit nécessaire pour attirer l'attention, ce n'est pas là le but ultime de la communication, encore moins s'il se peut, de la communication pédagogique. Le but ultime est toujours de persuader, de faire adhérer le destinataire à ses propres vues, soit par la sollicitation affective, ou par l'argumentation rationnelle.

L'originalité est un outil négligé mais important pour un professeur. Aussi suis-je d'accord avec Einstein quand il affirme: "L'imagination est plus importante que le savoir.» Plus importante pour le succès du professeur; plus importante pour la réussite de l'étudiant. En effet, le PhD en physique aura besoin de 90% d'imagination pédagogique pour pouvoir transmettre peut-être 10% de ses connaissances en physique.

Vous connaissez sans doute cette anecdote qui vient je ne sais d'où. La question suivante était posée à des étudiants en physique (mais il existe sans doute des histoires semblables qui courent chez les étudiants en sciences de l'administration ou ailleurs): "Comment trouver la hauteur d'un édifice à l'aide d'un baromètre?» La bonne réponse classique est: sachant que la pression barométrique décroit avec l'altitude, je ferais une lecture de la pression marquée au baromètre à hauteur de sol, chiffre dont je soutraierais la lecture faite au sommet de l'édifice; la différence me révèlerait la hauteur de l'édifice.

Mais une étudiante inventive proposa une autre réponse: "J'irais voir le concierge et je lui dirais: Vous voyez ce baromètre; si vous me dites la hauteur de votre édifice, je vous le donne.»

Le professeur, qui n'avait pas le sens de l'humour, considéra cette réponse comme un affront et fut tenté de couler l'étudiante. Mais sachant que, au sens strict, elle répondait à la question, il l'invita plutôt à une reprise en précisant sa question: "Répondez à la question en faisant appel à des notions de physique pour trouver la réponse». L'étudiante donna alors cette réponse: "Je monterais sur le toit de l'édifice et je lancerais le baromètre en bas en chronométrant le temps de chute. Appliquant alors la loi de chute des corps de Newton-Galilée, je connaitrais la hauteur de l'édifice». Vaincu, le professeur lui accorda ses points mais, curieux, lui demande si elle connaissait d'autres échappatoires à sa question inititiale.

L'étudiante lui répondit que "oui", elle en connaissait d'autres et elle en mentionna: "Je pourrais me servir du baromètre comme d'une règle graduée et, au soleil, mesurer son ombre portée; mesurant ensuite l'ombre portée de l'édifice, je pourrais en déduire sa hauteur avec une simple règle de trois. Je pourrais encore me servir du baromètre comme d'un outil à reporter, et à partir du sol, je pourrais reporter le baromètre sur le mur autant de fois qu'il le faudrait jusqu'au sommet de l'édifice que j'atteindrais par les cages d'escaliers. Mais, ajouta-t-elle, je ne connais pas toutes les réponses à cette question; je suis sûre qu'il y en a d'autres.» Voilà une personne qui, bien qu'en sciences exactes, ne se contentait pas de LA bonne réponse: elle croyait en la créativité.

Le désir: le désir pour un élève, c'est la condition nécessaire pour porter attention à votre message, considérer votre offre. Ainsi, on peut dire qu'il n'y a pas d'apprentissage possible sans désir d'apprendre. Sans désir, la meilleure compétence du professeur au monde ne peut rien. Aussi est-ce une des qualités premières du pédagogue, du publicitaire, du professionnel - et de tout autre "vendeur", c'est-à-dire de tout le monde - d'être capable de stimuler le désir, de susciter la motivation.

La lisibilité: le message, lui, doit être structuré selon les lois de la lisibilité. Lisibilité sur les plans formel, psychologique et sociologique. Sur le plan formel, la qualité essentielle, c'est la simplicité. Sur le plan psychologique, le message doit être assimilable (on sait par exemple que la mémoire immédiate ne peut retenir au maximum que sept morceaux d'information). Sur le plan sociologique, le code de transmission utilisé doit le plus parfaitement possible être commun à l'émetteur et au destinataire.

Quand on sait les étudiants que l'on a et leur capacités à lire et à écrire, vaut mieux se soumettre à la loi du linguiste-communicateur George Zipf: utiliser les mots les plus courts, les plus simples et les plus polyvalents qui sont finalement les plus utilisés. Dans cet esprit, un texte doit comprendre 75% de mots de deux syllabes.

Mais j'affirmerais encore davantage: ce que ce qui est "communica- tivement" bon pour l'étudiant est bon aussi pour le professeur. A preuve, une recherche réalisée par le professeur Turk auprès de 1580 scientifiques de Grande-Bretagne (rapporté dans O'Connor, M. et Woodford, F. (eds) Writing Scientific Papers in English, Elsevier Publ. 1975). On présentait à tous ces scientifiques deux textes d'une page sur "L'effet de l'adrénaline sur l'agressivité", un des rapports était écrit par un prétendu Dr Brown et l'autre par un supposé Dr Smith. Les deux textes présentaient les mêmes arguments dans le même ordre, ils comportaient le même nombre de mots techniques et les conclusions étaient identiques.

Le deux textes n'étaient différents que sous un aspect. Le texte du Dr Smith était écrit dans un style "universitaire" avec des phrases longues et des mots compliqués. Le texte du Dr Brown appliquait les règles de la communication efficace: phrases courtes, ponctuation diversifée, mots simples.

Résultats: 69,5% des scientifiques préférèrent le texte simple du Dr Brown, qu'ils trouvaient plus stimulant, plus intéressant. Mieux encore: 75% des répondants trouvaient même que le Dr Brown était un chercheur à l'esprit mieux organisé que le Dr Smith.

Bref, les 2/3 de ces scientifiques, pourtant savants, trouvaient le texte simple plus "lisable", et les 3/4 estimaient davantage leur collègue-auteur du texte simple.

Le charisme: enfin, la performance de communicateur est aussi une clé. Et c'est là que la créativité devient un outil important du professeur: créativité pour mettre au point un produit attendu, pour rendre un prix psychologiquement acceptable, pour rendre le produit plus facilement accessible, pour concevoir un message convainquant.

Le charisme c'est cette facilité naturelle - ou acquise - à exercer un certain ascendant sur les êtres humains. Le seul statut de professeur prédispose normalement les étudiants à ce que ce charisme puisse s'exercer. Mais c'est la conviction intérieure du professeur qui permet d'émouvoir, de motiver, de persuader, en fait, qui permet au charisme de s'exercer pleinement.

La communication est en réalité un outil indispensable pour à toute fin pratique tous les professionnels. Claude Taittinger, auteur et président-directeur général des champagnes Taittinger prétend: "De tout ce que j'ai appris à l'université, ce qui m'a le plus servi, ce sont les techniques de la rédaction et de la communication. La communication est un magnifique instrument de gestion.» (dans Etchegoyen déjà cité) Je ne dirai évidemment pas le contraire.

La communication est une clé, mais revenons un instant à la créativité qui en est une autre.

 

La ressource créativité

Je propose de recourir à la créativité à tout crin pour arriver à établir la communication avec nos étudiants. Car, il faut avoir l'humilité de l'admettre, notre importance comme professeur n'est pas fonction de notre compétence, mais elle est liée à notre capacité à communiquer.

On commence peut-être à réaliser comment la créativité peut être utile pour pouvoir adapter les techniques de la communication- marketing à la situation du milieu pédagogique. "Mais, me diront certains, je ne suis pas un créateur, un artiste.» Tous en effet ne sont pas des artistes, mais tous sont ou peuvent devenir créatifs.

Vous connaissez comme moi les prodiges d'ingéniosité que peuvent déployer les étudiants, les jeunes en général, pour contourner une situation qui leur déplaît, comme l'obligation de remettre un travail à une date donnée. Eh bien! c'est ça la créativité.

En réalité, la créativité s'exprime quand on ressent un réel besoin de changement. Comme dit le proverbe: "Nécessité est mère de l'invention.» Si donc certaines professeurs ne semblent pas avoir d'imagination, c'est peut-être tout simplement que leur job ne les intéresse pas: ils ont abandonné, démissionné devant la lourdeur du système. Ceux pour qui leur métier d'enseignant est toujours une passion démontrent à n'en pas douter de l'imagination, de la créativité.

Mais qu'est-ce que la créativité? La créativité, ce n'est pas seulement

Mais, encore une fois, on n'est créatif que pour trouver des solutions a des besoins profondément ressentis. Alors, c'est l'ensemble de la personnalité qui est investie dans la recherche de solutions, solutions qui sont toujours là, présentes, enfouies dans les caves de l'inconscient.

Pour pouvoir être créatif, un individu doit encore avoir intégré les différentes facettes de sa personnalité, de l'inné à l'acquis, en toute conscience et en toute vérité. Pour pouvoir s'exprimer véritablement, un individu doit avoir surmonté les conditionnements opérants, qu'ils soient biologiques ou sociaux. Pour pouvoir exprimer ses sentiments, il doit pouvoir les accepter. Il doit accepter son corps tel qu'il est comme moyen de découverte et d'expression de ces découvertes. Bref, il doit avoir éliminé les refoulement acquis. Autrement dit, aucune créativité véritable n'est possible pour un professeur qui n'est pas "bien dans sa peau" comme on dit.

Mais habituellement, plus quelqu'un se sent vulnérable, moins il est sûr de lui, moins il est prêt à la négociation, moins il est ouvert, moins il est créatif. Le professeur non créatif type, est le professeur bureaucrate. Un bureaucrate comme me le rappelait récemment ma collègue sociologue Line Ross, est celui qui t'explique que c'est impossible même si c'est indispensable, qu'il ne sait pas quand ça sera possible même si c'est urgent, bref, celui qui sait énumérer une série imposante d'arguments qui justifient pourquoi il ne peut t'aider.

Comme le fait remarquer Jean Vanier, ex-professeur de philosophie au Trinity College de Toronto et désormais organisateur de foyers familiaux pour les handicapés mentaux: "Une personne qui a peur de sa faiblesse voudra cacher son insécurité derrière son efficacité.» (Derrière son PhD?)

En tout cas, je pense que la passion de son métier, et le besoin profondément ressenti de satisfaire sa clientèle (étudiante), donnent des ailes au plus simple des mortels. Même au professeur.

 

Les barrières à la communication

Mais même si le professeur est passionné et créatif, resteront toujours les barrières élevées par le récepteur de nos messages, par l'étudiant. Le meilleur des professeurs ne dispose pas de garantie qu'il percera le mur de l'indifférence. D'ailleurs, nous-mêmes comme récepteurs, nous sommes tous plus ou moins sur la défensive.

D'abord, pour chacun l'environnement est saturé de messages tout aussi pressants les uns que les autres: besoins physiques, menaces à son intégrité personnelle, invitations amoureuses, besoins spirituels, sollicitation de la gloire, de la puissance, ou de l'argent, etc. A combien de messages est-on ainsi soumis? 1500 ou... 3500 messages par jour?

En réalité, on n'est disposé à prêter attention qu'à ce qui nous est directement et plus immédiatement utile. Le reste ne peut percer le mur de notre inattention, de notre indifférence.

Sans compter les filtres culturels qui s'interposent: on interprète les messages d'après sa propre culture. Ce qui pour un professeur donné est une provocation, n'est pour un autre qu'une attitude ou un comportement amusant.

Dans mon bureau, personne ne peut s'installer de l'autre côté du pupitre.Voici une étudiante qui arrive, qui s'assied, qui approche la chaise parce que nous sommes trop loins l'un de l'autre, et nous en sommes genou à genou. "Hey! Claude, qu'elle me dit en posant sa main sur mon genou, je te dis que j'ai "rushé" sur cet exercice-là! Ça vaut bien plus que 60% que tu m'as donné.» Simple, pas prétentieuse pour un sou, ne jouant surtout pas le jeu sexuel, elle est tout simplement naïve. De même, le jeune punk avec ses cheveux vert et orange et sa veste noire à pitons métalliques qui vous regarde de son oeil avachi du fond de la salle de cours, ne fait peut-être que jouer un rôle théâtral. Ça, vous ne le saurez jamais si vous ne l'approchez pas sur son terrain.

Si un professeur n'est pas mouillé à la culture de ses étudiants - à leur musique, leurs modes, leurs comportements interpersonnels - il ne doit pas se surprendre d'être incapable de percer le mur de leur indifférence, de passer à travers leurs filtres culturels. Il ne faudra donc pas se surprendre non plus s'il se retrouve laissé pour compte... si le message ne passe pas.

Par ailleurs, les rôles sociaux agissent aussi comme une camisole de force: le statut de professeur (le statut est le rapport de forces que les gens lient à une fonction donnée), et le rôle que le professeur joue avec ses étudiants (le rôle est le comportement réciproque qui se joue entre personnes) encadrent la communication et donne une connotation aux messages émis. Tout cela se réflète dans les signes, tacites ou explicites, utilisés.

Pour ma part, je m'habille selon l'auditoire (!). Quand je vais parler aux gens d'affaire, je mets mon complet de couleur neutre, gris ou beige, une vraie cravate "universitaire" (à rayures) et une chemise blanche. Aujourd'hui, je me suis déguisé en professeur d'université: chemise décontractée, cravate démodée et pull défraîchi.

Les professeurs qui sont prisonniers de leur statut et de leurs rôles rendent impossible la communication avec leurs étudiants de 20 ou 40 ans ans plus jeunes. Ils sont prisonniers d'une formule perdante en partant.

Trop souvent d'ailleurs, les étudiants se font une opinion du professeur, et même de sa compétence ou du contenu même de ses interventions, à partir de quelques indices: habillement, attitude, expressions, anecdotes Si vous commencez souvent vos exemples par l'expression "Dans mon temps», posez-vous des questions. Ou si votre meilleur exemple du dynamisme étudiant est encore les "événements de mai 68", vous n'y êtes plus: les jeunes qui sont devant vous n'étaient même pas nés en 68.

Les stéréotypes ne sont pas étrangers à cette tendance: le groupe social impose ses vues aux individus par le biais d'une pression subtile, d'un jugement émotionnel sur les événements. L'esprit de groupe, la loi du clan, la "lutte des classe", est sans pitié. Chaque groupe impose ses diktats du genre de celui des nationalistes de droite américains: "Love it or leave it". On ne peut éviter ces simplifications à outrance. Nous, les professeurs, devons aimer nos étudiants comme ils sont, malgré ce qu'ils sont, ou pour ce qu'ils sont.

Tout cela pour dire qu'on communique souvent par nos rôles davantage que par ce qu'on est profondément: "La vie transforme les choses en signes d'elles mêmes» disait Valéry. Et j'ajouterais: on communique davantage par ce qu'on fait que par ce qu'on dit.

 

Se retrousser les manches

Ernest L. Boyer, ancien commissaire des États-Unis à l'éducation et président de la Fondation Carnegie pour l'avancement de l'enseignement, déclare: "Une université peut, au choix, être une manufacture ou un milieu de vie. Dans le premier cas, elle n'est rien de plus qu'un centre d'accréditation, proposant mécaniquement des services de la même manière qu'une chaîne de restaurapides prépare ses hamburgers. Certaines université s'engagent de cette façon, c'est-à-dire le moins possible.»

"Dans le deuxième cas, l'université est civilisée, humaine. Elle offre ses services de telle manière que les étudiants ont l'impression qu'ils sont importants; ils développent conséquemment une loyauté envers leur alma mater car ils sont convaincus que leur université agit loyalement envers eux. »

Qu'est-ce que ça veut dire? Ça veut dire que tant que les professeurs d'université lutteront pour leur qualité de vie à eux en investissant le moins possible dans leurs étudiants ordinaires, l'Université sera de plus en plus une usine à diplômes.

Les professeurs qui prennent leur métier à coeur, doivent se retrousser les manches.

 

Un nouveau langage

D'abord, pour communiquer avec les jeunes, il faut recourir à leur langage qui est pour nous, les "vieux", un nouveau langage.

Mais parlons du code du monde de l'enseignement. Dans l'éducation traditionnelle, le code logique - transcrit dans l'expression verbale -  est privilégié: structure grammaticale serrée, déroulement séquentiel, enchaînement de causes en effet, etc.

C'est un code unidirectionnel: quand on parle, on oublie d'écouter (trop souvent le professeur s'écoute). C'est aussi un code plus logique qu'affectif.

Quand on recourt au code logique, on est guetté par un danger constant: que l'abstraction l'emporte sur le vécu; les concepts deviennent vite plus importants que les étudiants. C'est un code qui incite à distinguer plutôt qu'à fusionner: c'est tellement intelligent de savoir déceler les bibittes chez les autres! D'où fermeture, esprit de clocher, dogmatisme, sectarisme. A vouloir tout disséquer, un perd toute faculté d'émerveillement. Sous le bistouri du pathologiste, même la belle Kim Bassinger ne sera toujours qu'un cadavre.

Pourtant, étudiants comme professeurs, nous languissons tous de fusionner... Mais, hélas! la petite voix de la conscience du professeur lui répéte sans cesse: "Voyons, sois logique!»

Le langage des jeunes, nouveau langage qui est "l'esperanto de masse", est un langage perceptif-affectif, un langage qui recourt aux symboles, au visuel, à la musique... bref, aux modes "primitifs" de communication dont les jeunes sont les plus friands. "Tantôt je pense, tantôt je suis.» disait Valéry en marquant la distance entre l'un et l'autre langage.

Le professeur d'université qui n'est pas sensible à cela, laisse un voile se tisser entre les étudiants et lui.

 

Ni livre ni audio-visuel

La moyenne d'âge des étudiants toujours plus haute, les études à temps partiel, et les engagements de toutes sortes à l'extérieur, tout cela tend à détruire "l'ancienne université". Oui, l'Université change, les professeurs doivent changer.

Naguère encore, le professeur était la plus importante source de connaissances: il rédigeait un texte qu'il débitait en salle de cours pendant des années devant des étudiants attentifs. Aujourd'hui, le rôle du professeur comme source de connaissances est battu en brèche par le livre à bon marché et surtout les moyens de communication audio-visuels: télévision, cassettes vidéo, disques laser optiques, etc. Le professeur n'est qu'une source de connaissance parmi tant d'autres.

Le ròle-clé du professeur doit désormais être - et de plus en plus - un rôle de motivateur. Ernest L. Boyer s'inquiète: "Dans un monde dispersé comme le nôtre, il est urgent de trouver le moyen de reconstruire le sentiment de confiance et d'appartenance.» (U.S. News and World Report "Best Colleges 1990" Printemps 1990) Oui, l'important pour un prof, c'est de susciter chez ses jeunes étudiants, le désir d'apprendre par eux-mêmes, de créer en eux un sentiment de confiance en l'avenir, mais surtout de confiance en ce qu'ils sont et en ce qu'ils deviendront.

Je vous lis la mise en garde que j'inscrit à tous mes Plans de cours, que je commente largement en début de session, et sur laquelle je reviens à plusieurs reprises en cours de trimestre: "La méthode primordiale utilisée dans ce cours est l'initiative et l'étude personnelles. Dans cette optique, le professeur n'est qu'une ressource parmi d'autres pour inciter à cette étude personnelle. Les autres méthodes ne sont que des auxiliaires: labos de correction mutuelle en cours, cours magistraux, études de cas en sous-groupes, visionnement de documents, exercices à domicile, évaluations, etc.»

Ce n'est pas que je me sens inutile. Non, je me concentre sur un autre rôle que je veux jouer. Il ne me sert à rien de redire ce que j'ai écris dans mes livres. Les étudiants peuvent le faire plus vite et mieux que moi: ils peuvent lire 900 mots/minutes alors que je ne peux en déclamer plus de 150/minutes.

Voici néanmoins la conclusion d'une recherche que trois professeurs du Texas A&M University ont menée auprès de 144 professeurs les plus efficaces de plusieurs universités américaines (Conant, Smart and Kelley "Master Teaching: Pursuing Excellence in Marketing Education", Journal of Marketing Education, Fall 1988). Le maître professeur possède plusieurs habiletés et plus précisément les six suivantes:

 

Ceci étant dit, oui! ce que je peux faire de mieux pour mes étudiants, c'est de susciter chez eux le feu sacré pour ma discipline. Pour ça, ils ont besoin de moi: je vaux mieux qu'un livre et mieux que la télé. Je considère même que mon apport est indispensable à leur développement - mais pas comme courroie de transmission de la connaissance: comme motivateur. Lee Iacocca, le président vedette de Chrysler dit: "Ce ne sont pas les informations, mais les gens qui sont la clé de la réussite.» De la réussite d'une entreprise, mais de la réussite d'une personne aussi. Ce qui change les personnes, les étudiants, ce sont les contacts intimes établis dans le respect mutuel. Difficile à réaliser dans une bureaucratie!

 

Agir contre la bureaucratie

Tout le personnel se plaint que l'Université est devenue une bureaucratie. Chacun ne se rend pas toujours compte que la bureaucratie, c'est lui. Je suis désolé de voir continuellement des secrétaires ou des professeurs faire courir inutilement les étudiants de service en service, de building en building, pour une signature ou un document qui n'est souvent pas indispendable. Il serait si facile de prendre le téléphone et de faire la démarche pour l'étudiant, là, immédiatement. Mais ça, c'est trop impliquant pour la plupart

Pour ma part, je considère comme un devoir de déjouer les complications bureaucratiques pour régler le problème d'un étudiant qui est dans son droit. Les feux de circulation sont là pour aider la circulation: à trois heures de la nuit, après que j'ai bien fait mon stop devant un feu rouge et que j'ai constaté qu'il n'y a pas un chat dans la rue, je passe le croisement. Comme disait Jésus: "La loi est faite pour aider les humains, pas les humains pour justifier la loi.» Devrait-on tirer la conclusion que l'université devrait être faite pour les étudiants, et non pas s'attendre à ce que les étudiants s'adaptent à l'université?

Nous aurions d'ailleurs tout avantage à impliquer les étudiants dans la gouverne de l'Université. Comme ce sont eux les "clients" peut-être auraient-ils de merveilleuses propositions pour rendre l'Université plus humaine. Le professeur de philosophie Martin Blais, de l'université Laval rappelait dans son livre L'Autre Thomas d'Aquin (Boréal, 1990) le chapitre 23 de la Règle de saint Benoît qui traite de la convocation des frères au conseil. "S'il s'agit d'affaires importantes, l'abbé convoquera toute la communauté, même les plus jeunes, car la solution d'un problème inédit peut fort bien venir d'un jeune. Mais s'il s'agit d'affaires moins importantes, il suffira qu'il convoque les vieux.» L'auto- détermination, quoi! Mais quelle place l'Université fait-elle à ses jeunes dans ses instances décisionnelles, sinon une "place pour la forme" ?

La personne qui croit en l'Amour, croit en elle-même, croit dans les autres, y croit au point de s'attaquer au "système", à la bureaucratie crasse, à l'inertie envahissante. Et un professeur engagé dans la lutte peut se consoler de petites victoires emportées une à une contre le gros "monstre".

Je me plaignais récemment d'un projecteur qui ne me permettrait pas d'obtenir des images projetées de qualité dans un amphithéâtre qui existe pourtant depuis 30 ans et que de multiples professeurs ont sans doute utilisé. J'ai écris à cinq personnes (au technicien de comptoir aussi bien qu'au vice-recteur) pour les mettre au courant de cette situation que je trouvais inacceptable.

Moins de 15 jours plus tard, on avait, à ma satisfaction, loué une lentille adéquate.

Il y a quelques jours, à l'issue du trimestre, je décidais de remercier ces cinq personnes de leur intervention en leur soulignant qu'elles pourraient encore améliorer la situation. Quelle ne fut pas ma surprise de recevoir une réponse en date du 8 mai où on me disait qu'on était en train de faire dans la salle les transformations qui répondaient aux quatre points que j'avais relevés: pose de rhéostats pour le tamisage de la lumière (ça aide à prendre des notes dans le noir), prises de plancher pour éliminer les fils des allées, etc. Deux autres personnes avaient encore été impliquées dans le dossier: le coordonnateur à l'utilisation des locaux, et un agent d'administration du vice-rectorat aux services.

Morale: avec des interventions rares mais documentées et énergiques, il est toujours possible de faire bouger une bureaucratie, si éléphantesque soit-elle. Mais lancer des pleurs désolés aux quatre vents, ne règle rien, ne change rien, ne fait rien avancer.

La grande entrave au changement, à l'Université comme ailleurs, c'est que trop de professeurs ont abandonné, ne croient plus en la Vie, doutent de l'Amour, même de l'amour de soi. Ils ont perdu le feu sacré. Et avec, ils ont perdu le bon sens, le Sens.

 

S'engager pour la Vie

Et c'est justement ce que cherchent les étudiants: le Sens de la Vie. Surtout, un Sens à leur vie. C'est pour cela que tant de jeunes cherchent si avidement un héros, un gourou, que nous, les professeurs, sommes censés être.

Sur la mer des valeurs battues en brèche, tous espèrent un phare. Fixe, lumineux. Une personne, une seule, qui soit cohérente, radieuse, portée par son propre Sens. Les jeunes ont besoin de défis, pas de facilité. A trop peu exiger d'eux, ils glissent dans l'insignifiance. Et le véritable pédagogue ne doit-il pas être là pour proposer des défis? Nous, les professeurs, n'avons pas le droit de démissionner.

Le défunt Premier ministre du Québec René Lévesque n'y allait pas de main morte quand il critiquait cette loi du moindre effort trop largement entretenue dans notre système d'enseignement, stygmatisant la lâcheté des adultes. Il concluait: "Les jeunes savent au fond; et, confusément, ils en viennent - tout de suite ou plus tard - à nous en vouloir et à nous mépriser.» (Attendez que je me rappelle Québec-Amérique, 1986)

Pour tenir la forme du grimpeur de falaises, il faut croire - et c'est notre premier devoir de professeur - croire passionnément et indéfectiblement en dépit des désillusions, croire avec passion à ce que l'on fait, croire - sans naïveté intellectuelle mais avec un coeur d'enfant - à la personne humaine, et conséquemment (et je m'inspire ici de Hans Küng) être prêt à:

 

Bref, je crois qu'il n'est pas de communication possible, d'organisation possible, de leadership possible dans l'Université, sans amour altruiste. Pour tout dire, je crois en l'Amour plus fort que la mort. Et si nous croyons à celà, nous ne sous sentirons plus ni inutile, ni abusé, ni le jouet du système. Nous serons des professeurs passionnés.

Alors nous serons davantage des sources de Sens pour nos étudiants "clients". C'est au fond, derrière les apparences, ce que petits et grands cherchent chez les pédagogues que nous sommes.

 

Que retenir pour notre avenir?

Voilà l'essentiel de ce que j'avais à dire sur la communication-marketing au service des professeurs d'université. Je résume ce que je considère être l'essentiel de mon exposé en deux idées... et un aphorisme philosophique (!).

Ce que je voulais vous dire aujourd'hui, c'est à toute fin pratique deux choses:

1. Le monde universitaire existe pour les étudiants-clients: il faut donc considérer les étudiants dans un esprit marketing, répondre à leurs besoins, stimuler leur motivation, surtout, les considérer comme des "clients", travailler dans un esprit de service généreux, d'Amour. Nous serons d'autant plus efficaces que nos étudiants se sentiront aimés.

2. Il faut s'attaquer résolument à l'Université bureaucratique: s'ouvrir à l'innovation, pour trouver des solutions nouvelles aux problèmes "de manque", d'insatisfaction, profondément ressentis par nos étudiants et nos collègues de tous statuts, ressentis souvent en nos propres coeurs.

Il faut oser. Viser plus loin, plus haut; viser - c'est à la mode - la Qualité totale, l'Excellence. Oser même, pour atteindre à l'Excellence, quémander, imposer, pardonner... et jusqu'à nous changer nous-mêmes.

 

Et il faut commencer dès aujourd'hui. Aristote disait: "Le commencement est plus que la moitié du tout.»