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Volume 5, automne 2004

Savoir scientifique et légitimation: l’état postmoderne des rapports entre science et philosophie selon Jean-François Lyotard

Frédérick Bruneault, Université d’Ottawa

Le texte La condition postmoderne de Jean-François Lyotard s’intéresse aux questions soulevées par l’essor de la science moderne. Plus particulièrement, ce texte traite du problème de la légitimation du savoir scientifique; il constitue une réflexion sur les conditions de cette légitimation. En ce sens, Lyotard porte un regard sur l’évolution des rapports entre science et philosophie au cours du développement de la modernité. Ce rapport sur le savoir, qui fut d’abord un rapport présenté au Conseil des Universités du Québec en 1979 sous le titre «Les problèmes du savoir dans les sociétés industrielles les plus développées», constitue, selon nous, une avenue intéressante pour envisager les modifications imposées au travail philosophique par le développement du savoir scientifique.

Jeux de langage et lien social

Lyotard se propose d’analyser les différentes réponses données au problème de la légitimation du savoir scientifique à partir des faits de langage. Cette méthode axée sur les faits de langage peut sembler s’approcher en partie des travaux de la philosophie du langage de tradition analytique[1] qui articule langage et logique, mais elle se situe plutôt principalement dans la lignée des réflexions sur le langage de la tradition herméneutique et continentale[2] qui, elle, s’intéresse au langage en tant que possibilité même de l’existence et de l’ouverture à l’être. Partant du principe selon lequel le savoir scientifique lui-même, tout autant que les discours lui servant de légitimation, sont tous formés de différents types d’énoncés regroupés dans des ensembles cohérents, il adopte la méthode des jeux de langage pour aborder le problème spécifique de sa recherche. Dans cette optique, il différencie énoncés dénotatifs, énoncés performatifs, énoncés prescriptifs et tous les autres types d’énoncés (interrogatifs, narratifs, littéraires...). Le passage d’un type d’énoncé à un autre et l’articulation de ceux-ci établissent selon Lyotard, un espace de jeu langagier balisé par des règles légitimées par un accord plus ou moins tacite entre les différents participants de ce jeu. Ces derniers arrivent à s’insérer dans le jeu langagier par des «coups», c’est-à-dire qu’ils soutiennent des énoncés qui participent au jeu et respectent les règles de celui-ci.

En ce sens, nous dit Lyotard, «un premier principe qui soustend toute notre méthode: c’est que parler est combattre, au sens de jouer, et que les actes de langage relèvent d’une agonistique générale[3]». Effectivement, les actes de langage, les «coups » soutenus par les participants du jeu, «coups» qui sont au fondement même de la possibilité du savoir (scientifique ou non), sont engagés dans une lutte qui, bien qu’elle n’oppose pas directement les protagonistes entre eux, suppose tout de même un affrontement entre les joueurs.

Or, selon Lyotard, ce sont ces mêmes «coups» de langage qui forment le lien social. Le jeu langagier doit être considéré comme constitutif des rapports sociaux, ceux-ci mettant en relation entre eux les individus, définissant alors l’ensemble sociétal. Les représentations modernes de la société peuvent être regroupées en deux ensembles, soit la société considérée comme un tout organique, une totalité unie (comme, par exemple, chez Parsons et Luhmann) ou encore la société envisagée comme étant fondamentalement divisée entre plusieurs groupes (comme, par exemple, chez Marx et l’École de Francfort). L’avenue proposée par Lyotard cherche à éviter cette dichotomie. Présentée comme la perspective postmoderne sur la nature du lien social, celle-ci met précisément l’accent sur les jeux de langage pour définir les liens qui unissent les individus. En effet, selon les approches modernes de la nature du lien social, l’organisation de la société repose sur l’intégration des individus, soit, suivant la première approche, dans la totalité sociale, soit, suivant la seconde, dans les sous-ensembles issus de la division du corps social. Or, dans un cas comme dans l’autre, les approches modernes concernant le lien social sont incapables, selon Lyotard, de rendre compte adéquatement de la société telle qu’elle s’est développée dans la seconde moitié du XXe siècle. En effet, selon cet auteur, cette société a subi un grand nombre de modifications qui ont énormément changé l’ensemble social. L’informatisation et le développement technologique subséquent ont contribué à la volatilité des attachements sociaux et à la mobilité tant des individus que de leurs appartenances identitaires.

Dans cette perspective, Lyotard avance qu’il est nécessaire d’utiliser d’autres approches pour envisager la nature du lien social. Effectivement, d’après les approches modernes décrites plus haut, cette volatilité des liens sociaux caractéristique de notre époque est considérée comme une dissolution de la société puisque celle-ci n’est plus intégrée, soit comme totalité, soit comme ensemble divisé en groupes distincts, mais clairement identifiables. Pour Lyotard, ce diagnostique est erroné. Selon lui, les changements introduits dans les pratiques sociales ne sont pas une dissolution de la société, mais représentent plutôt une mutation des rapports sociaux, un passage de la modernité vers la postmodernité. La perspective postmoderne sur la nature du lien social cherche donc à éviter le dilemme entre les principales conceptions modernes de ce lien, et ce en accentuant l’attention sur les jeux de langage qui sont, dans cette perspective, constitutifs des rapports sociaux. Cette approche permet ainsi de rendre compte de la continuité du lien social, malgré l’effritement des liens sociaux tels qu’ils existaient durant le XIX e et la première moitié du XX e siècle. Dans une telle optique, les individus ne sont plus considérés comme faisant partie d’un ensemble social fixe et permanent, que celui-ci soit la société entière, ou encore, par exemple, une classe sociale. Une approche postmoderne de la nature du lien social, telle que définie par Lyotard dans La condition postmoderne, insiste plutôt sur la mobilité des individus à l’intérieur d’espaces langagiers articulés autour des enjeux reliés au savoir. Ainsi, selon cette approche, «le soi est peu, mais il n’est pas isolé, il est pris dans une texture de relations plus complexes et plus mobiles que jamais[4]». La société est constituée des «coups» de langage constamment soutenus par les individus qui participent aux différents jeux langagiers. Les institutions sociales participent elles aussi de ces jeux, principalement en réglementant les «coups» et les contraintes des jeux de langage, et donc des rapports sociaux, qui s’établissent sous leur influence. Pour Lyotard, le principe de légitimation est en ce sens primordial pour comprendre le changement social[5]. Or, parmi les institutions sociales influencées par le principe de légitimation, Lyotard s’intéresse plus particulièrement aux institutions du savoir contemporain, dont celles du savoir proprement scientifique.

Savoir narratif et savoir scientifique

La question de la légitimation du savoir scientifique nous porte donc, suivant Lyotard, vers l’étude des différents types de savoir, et ce par l’approche décrite précédemment, soit celle des jeux de langage. Or, pour bien comprendre les thèses avancées par cet auteur au sujet du savoir en général, et plus précisément au sujet du problème de la légitimité du savoir scientifique, il est primordial de saisir la distinction qu’il fait entre savoirs narratif et scientifique. Selon lui, le savoir ne peut se résumer à la science. En effet, celle-ci, au cours de son développement moderne, fut constamment confrontée à la question de sa propre légitimité, question ayant des implications tant socio-politiques qu’épistémologiques. En ce sens, le savoir scientifique fait appel à d’autres types de savoirs pour assurer sa légitimation. Lyotard nous dit:

[...] le savoir en général ne se réduit pas à la science, ni même à la connaissance. La connaissance serait l’ensemble des énoncés dénotant ou décrivant des objets, à l’exclusion de tout autre énoncé, et susceptibles d’être déclarés vrais ou faux. La science serait un sous-ensemble de la connaissance. Faite elle aussi d’énoncés dénotatifs, elle imposerait deux conditions supplémentaires à leur acceptabilité : que les objets auxquels ils se réfèrent soient accessibles récursivement, donc dans des conditions d’observation explicites; que l’on puisse décider si chacun de ces énoncés appartient ou n’appartient pas au langage considéré comme pertinent par les experts[6].

Or, ni la science, ni même la connaissance ainsi définies ne peuvent prétendre rendre compte exhaustivement du savoir. Elles sont effectivement toutes deux modulées par le critère de vérité, puisqu’elles s’organisent en fonction de la discrimination des énoncés déclarés vrais ou faux en fonction de différentes conditions. D’après Lyotard, cette connaissance et ce savoir scientifique s’appuyant sur le critère de vérité ne représentent qu’une partie du savoir en général qui, lui, inclut également d’autres types de savoir spécifiques qui s’appuient sur d’autres critères; à titre d’exemple, celui d’efficience, ou encore ceux de justice, de beauté et de bonheur, etc. Voilà pourquoi il est essentiel selon Lyotard de différencier le savoir scientifique du savoir narratif, ce dernier regroupant précisément les savoirs s’appuyant sur d’autres critères que celui de vérité.

Le savoir narratif s’oppose en plusieurs points au savoir scientifique. Il est principalement associé aux formes traditionnelles du savoir, et c’est en ce sens qu’il regroupe dans un même ensemble les savoirs dénotatifs, prescriptifs et évaluatifs. La forme par excellence du savoir narratif est le récit. Le savoir narratif est constitué des compétences transmises à travers différents types de jeux de langage[7]. Lyotard identifie quatre principaux traits propres au récit qui caractérisent le savoir narratif. Tout d’abord, les récits donnent leur légitimité aux institutions sociales et permettent aux individus de s’y intégrer. En statuant sur les critères admis socialement tant au sujet des institutions elles-mêmes qu’au sujet de la participation des individus à ces institutions, les récits contribuent à la formation des relations sociales en délimitant ce qui est considéré, dans ce cadre, comme réussite ou échec en fonction des règles mêmes de ces jeux langagiers. Un second élément caractéristique des récits, et donc des formes narratives du savoir, est la pluralité des jeux de langage qu’ils permettent. Contrairement au savoir scientifique qui, comme nous l’avons vu, met l’accent sur les énoncés dénotatifs ou descriptifs, le savoir narratif procède d’une multitude de formes d’énoncés, ou plus spécifiquement de l’articulation même de cette diversité des jeux de langage. Énoncés descriptifs et dénotatifs, énoncés prescriptifs, énoncés performatifs et autres s’organisent dans un ensemble complexe qui forme la nature même du récit. Ensuite, les rapports particuliers entre narrateur, narrataire et narration impliqués par le savoir narratif sont grandement différents de ceux impliqués par le savoir scientifique. «Le savoir que véhiculent ces narrations, bien loin de s’attacher aux seules fonctions d’énonciation, détermine ainsi d’un seul coup et ce qu’il faut dire pour être entendu, et ce qu’il faut écouter pour pouvoir parler, et ce qu’il faut jouer (sur la scène de la réalité diégétique) pour pouvoir faire l’objet d’un récit[8].» Ainsi, les rôles des participants au jeu langagier qu’est le récit ne sont pas clairement distingués les uns des autres comme ils l’étaient dans le savoir scientifique, mais sont plutôt imbriqués dans une dynamique propre au savoir narratif. C’est en ce sens que le récit et le savoir narratif sont au fondement du lien social en définissant les règles mêmes des jeux de langage. Finalement, le récit permet de réguler les rapports au temps des individus et de la culture de laquelle il procède. Ainsi, le savoir narratif, tel qu’il peut être caractérisé à partir du récit, consiste en une forme compacte de savoir faisant intervenir une multitude d’espaces langagiers, et articulant à la fois les rapports que les individus ont envers les institutions sociales et les autres individus qui participent aux mêmes jeux de langage. La pragmatique du savoir narratif détermine donc quelles sont les conditions de possibilité de légitimation des discours et des savoirs à l’intérieur de la culture à laquelle ce savoir appartient.

Le savoir scientifique constitue, comme nous l’avons vu, un sous-ensemble de la connaissance qui, elle-même, est un sousensemble du savoir en général. Ce sous-ensemble particulier qu’est la science se distingue du savoir narratif tel qu’il vient d’être défini. Selon Lyotard, les rapports entre destinateur, destinataire et référent impliqués par le savoir scientifique sont bien spécifiques. D’abord, le destinateur doit dire le vrai à propos du référent sur lequel il soutient un énoncé dénotatif. En ce sens, le destinateur doit être en mesure de prouver ce qu’il avance et de réfuter les énoncés contradictoires. Le destinataire doit donner son assentiment (ou non) au destinateur à propos de l’énoncé que ce dernier soutient. Le destinataire doit donc pouvoir juger des preuves avancées par le destinateur et, ensuite, avancer lui-même des preuves, soit pour soutenir l’énoncé du destinateur, soit pour contredire celui-ci, le destinataire devenant, à ce moment, lui-même destinateur. Finalement, le référent à propos duquel l’énoncé est fait est réputé pouvoir fournir les preuvesnécessaires à la démonstration des énoncés soutenus par les différents destinateurs. De plus, le référent est supposé ne pas pouvoir fournir des preuves qui seraient contradictoires entre elles. En ce sens, le référent, bien qu’il ne soit pas considéré comme étant totalement conforme aux énoncés soutenus à son sujet, est tout de même supposé pouvoir fournir les éléments nécessaires à l’élaboration d’un ensemble d’énoncés cohérent à son sujet.

Or, d’après Lyotard, ces rapports spécifiques entre destinateur, destinataire et référent caractéristiques du savoir scientifique déterminent les deux principaux volets de ce savoir, c’est-à-dire la recherche et l’enseignement. En effet, en ce qui concerne la recherche, le référent, qui est réputé être cohérent et qui est supposé fournir les preuves de cette cohérence, permet d’envisager la possibilité d’un consensus entre les différents individus qui sont à la fois destinateurs et destinataires à son propos. Par ailleurs, en ce qui concerne l’enseignement, la complémentarité du destinateur et du destinataire, qui peut lui aussi être destinateur et vice versa, suppose la formation de participants crédibles qui puissent alimenter le jeu de langage impliqué dans ce processus, et ce, par la didactique, c’est-à-dire par la transmission d’énoncés qui, ayant fait l’objet d’un consensus fort dans la recherche, peuvent à présent être enseignés d’un destinateur vers un destinataire, et ce, dans une relation à sens unique.

La pragmatique du savoir scientifique ainsi déterminée diffère de celle du savoir narratif décrite plus haut. Tout d’abord, le savoir scientifique procède de l’isolement d’un type particulier d’énoncés que sont les énoncés dénotatifs. Le savoir narratif, au contraire, se compose, comme nous l’avons vu, d’une multitude d’énoncés de types différents. Il est bien entendu que le discours scientifique ne se compose pas uniquement d’énoncés dénotatifs. Dans un texte scientifique et même dans le discours scientifique au sens large, il est relativement facile d’identifier plusieurs énoncés performatifs, prescriptifs ou autres. Cependant, selon Lyotard, le savoir scientifique s’articule autour du critère de vérité, voilà pourquoi tout le travail scientifique cherche à produire d’abord et avant tout des énoncés dénotatifs. Au contraire, ceux-ci, dans le savoir narratif, n’ont pas un tel statut privilégié; ils sont intégrés aux autres types d’énoncés. Ainsi, le jeu de langage particulier qu’est le savoir scientifique n’est pas constitutif du lien social au même titre que les autres jeux de langage. Cet isolement du discours de la science caractérise une différence majeure entre les savoirs scientifique et narratif. Par ailleurs, ces deux savoirs se distinguent également en fonction des rapports entre les individus qui participent à ces jeux de langage. Dans le savoir narratif, comme nous le savons, narrateur, narrataire et narration sont imbriqués dans des relations qui supposent une forte intégration entre ces participants au jeu de langage qu’est le récit. Au contraire, dans le savoir scientifique, le destinateur est, en tant qu’énonciateur, considéré comme extérieur tant par rapport au destinataire qu’au référent. Celui qui soutient, face à un destinataire, un énoncé à propos d’un référent quelconque dans le cadre d’un discours scientifique, est le seul participant au jeu de langage qui doivent posséder une compétence particulière. En effet, le destinataire, en tant que destinataire, n’a pas à exercer aucune de ses compétences, mais il devra le faire seulement lorsqu’il deviendra, à son tour, destinateur. Quant au référent, il n’a aucune compétence particulière, et ce même lorsque ce référent est un être humain (comme dans les sciences humaines), et ce parce que le référent est toujours placé en extériorité par rapport aux participants du jeu de langage scientifique. C’est ce qui caractérise une seconde différence majeure entre les savoirs narratif et scientifique.

Selon Lyotard, ces deux types de savoir ne sont pourtant pas isolés, en ce sens qu’ils entrent en relation entre eux. Avec le développement de la science moderne, l’espace occupé par le savoir scientifique a atteint des dimensions extraordinaires, entrant du même coup en conflit avec les autres types de savoir ici regroupés sous le terme de savoir narratif. Cependant, les relations qui existent entre ces formes de savoir ne se limitent pas à des conflits entre des savoirs qui seraient, d’un autre côté, autonomes. Bien au contraire, le problème de la légitimation du savoir scientifique nous amène plutôt à considérer qu’il existe une étroite filiation entre ces deux sortes de discours. En effet, le discours scientifique, pour justifier ses méthodes et pour légitimer son savoir, a constamment recours à la narration et au récit. En ce sens, Lyotard mentionne, à titre d’exemple, l’allégorie de la caverne de Platon. Les conditions de légitimation du savoir scientifique ne relèvent pas elles-mêmes de ce discours. Elles font plutôt appel aux autres formes du savoir qui procèdent d’autres critères que celui de vérité. Le savoir scientifique, dans sa recherche de légitimation, s’appuie sur la forme du récit, et donc sur le savoir narratif. Pour la science classique, ce recours à la narration dans la légitimation du savoir scientifique se caractérise par la référence à Dieu, ou à d’autres principes transcendants. La science moderne rejette cette transcendance. Le jeu de langage de la science moderne ne fait pas appel à une autorité transcendante pour établir ses règles. Celles-ci s’appuient plutôt, comme nous l’avons vu, sur la complémentarité des destinateurs-destinataires qui sont réputés être qualifiés en tant qu’énonciateurs à propos d’un certain référent. Les règles du jeu langagier scientifique moderne sont donc considérées comme immanentes à ce jeu. Il n’en demeure pas moins, selon Lyotard, que le savoir scientifique moderne fait appel au récit, c’est-à-dire au savoir narratif, pour légitimer son discours. Il nous dit même que l’entrée dans la modernité scientifique accentue cette référence au récit comparativement à la science qui fonctionnait sous l’égide d’un principe transcendant. Le récit dont il est alors question ne fait tout simplement plus référence à des autorités transcendantes, mais plutôt au récit humain en tant qu’histoire. «La narration cesse d’être un lapsus de la légitimation. Cet appel explicite au récit dans la problématique du savoir est concomitant à l’émancipation des bourgeoisies par rapport aux autorités traditionnelles. Le savoir des récits revient dans l’Occident pour apporter une solution à la légitimation des nouvelles autorités[9].» Dans sa forme moderne, le savoir scientifique est donc tout autant dépendant du savoir narratif, lorsqu’il est question de sa légitimité.

Légitimation moderne et délégitimation

Lyotard s’intéresse particulièrement à ce savoir narratif qui est à la source de la légitimation de la science moderne. Il distingue deux grands récits légitimants qui ont marqué le développement du savoir scientifique au cours de la modernité. Tout d’abord, un récit qui privilégie le savoir pratique dans la recherche de la liberté de l’humanité; ensuite, un second récit qui accorde au savoir spéculatif et à l’Université un rôle prépondérant dans le développement de l’Esprit. Ce sont ces deux récits qui ont contribué, d’après Lyotard, à la légitimation de l’essor considérable de la science des deux derniers siècles.

Le premier de ces récits met l’accent sur le savoir pratique en tant que moyen de réalisation de la liberté humaine. Dans cette version de la légitimation du savoir scientifique, la science contribue à la stabilisation des connaissances, de l’ordre social et du comportement des individus. En ce sens, elle permet d’améliorer les conditions d’existence des individus vivant dans la société dirigée par l’État qui s’appuie sur le savoir scientifique dans la conduite des affaires de la Cité. Ce savoir scientifique se trouve alors légitimé par la liberté et le progrès qu’il rend possible. «On retrouve le recours au récit des libertés chaque fois que l’État prend directement en charge la formation du peuple sous le nom de nation et sa mise en route sur la voie du progrès[10].» Dans cette perspective, la science permet, d’abord, d’éduquer le peuple pour le sortir de la superstition et de l’ignorance, le conduit ainsi vers une plus grande autonomie, et permet de former les administrateurs et les professionnels qui pourront gérer la société dans sa marche vers la liberté. C’est ce récit qui a marqué la pensée des Lumières, pensons ici à Voltaire et à Condorcet. Il a trouvé plusieurs échos dans les nombreux mouvements de libération qui ont jalonné les XIX e et XXe siècles. Dans cette optique, le savoir scientifique se trouve légitimé parce qu’il contribue, principalement dans sa forme pratique, à la réalisation de ces objectifs de libération.

Le second récit de légitimation de la science moderne est celui qui insiste sur la contribution du savoir scientifique au développement de l’Esprit. Dans cette perspective, il n’est plus question de mettre la science au service de la libération de l’humanité, comme dans le premier récit. Au contraire, cette fois ce sont les individus qui, en participant à l’avancement de la science, sont au service de l’Esprit, ou encore de la Vie. Selon ce récit «le savoir trouve d’abord sa légitimité en lui-même, et c’est lui qui peut dire ce qu’est l’État et ce qu’est la société. [...] Sous le nom de Vie, d’Esprit, c’est lui-même qu’il nomme[11].» Kant, Fichte, Schleiermacher et Hegel sont, d’après Lyotard, les principaux fondateurs de ce récit de légitimation. Nietzsche et l’herméneutique du XXe siècle participent eux aussi à ce récit. Selon celui-ci, la légitimation du savoir scientifique est donc fonction de sa participation au développement de l’Esprit auquel l’humain prend part, en tant qu’il s’intègre au jeu de langage de la science et qu’il exerce ainsi sa Raison.

Voilà donc quels sont, d’après Lyotard, les deux grands récits modernes qui sont à la source de la légitimation du savoir scientifique. Ils correspondent aux deux principales options modernes développées par la philosophie pour répondre au problème de légitimité de la science au cours de son développement. Bien entendu, plusieurs théories participent à la fois de ces deux récits. Ils ne sont pas mutuellement exclusifs. Ils représentent cependant les deux pôles du savoir narratif, tel qu’il fut utilisé pour légitimer la science moderne.

Or, Lyotard avance que, dans la société contemporaine, ces grands récits ne peuvent plus remplir le rôle de légitimation qu’ils assumaient au XIXe et au début du XXe siècle. Le développement technologique qui a suivi la seconde guerre mondiale et l’informatisation de la société ont grandement ébranlé la crédibilité de ces récits légitimants. Les excès commis durant les deux guerres mondiales, l’Holocauste et, aujourd’hui pourrions-nous dire, l’effondrement de l’Union soviétique et la mondialisation de l’économie ont également causé des torts considérables à ces grands récits, principalement à celui de l’émancipation et de la liberté. Cette perte de crédibilité des récits modernes, cette délégitimation des méta-récits modernes marque la problématique contemporaine de la légitimité du savoir scientifique[12]. La société contemporaine se caractériserait même précisément par cette incrédulité face aux grands récits de légitimation. Ainsi, puisque le lien social est constitué des jeux de langage et puisque le jeu de langage particulier qu’est la science moderne a occupé un espace considérable dans les jeux langagiers de la modernité, la délégitimation de ces grands récits est souvent interprétée comme une dissolution du lien social. Selon Lyotard, il n’est pas pertinent de s’enliser dans la nostalgie de cette légitimation moderne de la science, mais il faut plutôt prendre acte du processus de délégitimation de ces discours qui a cours dans notre société contemporaine si nous voulons envisager convenablement la problématique de la légitimité du savoir scientifique dans cette société. La délégitimation contemporaine est, par ailleurs, une délégitimation des récits légitimants de l’émancipation et de l’Esprit. Ceci n’implique aucunement qu’il n’y ait plus, aujourd’hui, de légitimation de la science, mais suggère plutôt qu’il est nécessaire de modifier notre perspective sur cette problématique, et ce, si nous voulons être en mesure d’aborder de manière satisfaisante cette question.

Légitimation contemporaine

Devant cette incrédulité contemporaine quant aux grands récits modernes de légitimation du savoir scientifique, il existe plusieurs avenues possibles pour envisager la légitimité de la science. Lyotard identifie d’abord deux avenues qui lui apparaissent insatisfaisantes, le fonctionnalisme et le consensus par la communication. Il propose par la suite une perspective postmoderne de la légitimation du savoir scientifique et du jeu de langage de la science.

Une première avenue contemporaine identifiée par Lyotard est celle du fonctionnalisme. Son principe est la performativité. On retrouve une telle option, selon Lyotard, chez Luhmann. Dans cette perspective, le critère qui donne au jeu de langage de la science sa légitimité est la puissance rendue possible par la technique. «Ainsi prend forme la légitimation par la puissance. [...] Elle légitime la science et le droit par leur efficience, et celle-ci par ceux-là. Elle s’autolégitime comme semble le faire un système réglé sur l’optimisation de ses performances[13].» La science, de ce point de vue, est considérée comme un système autoréférentiel ; elle fonctionnerait donc selon ses propres règles et ce, en n’entrant en relation avec les autres systèmes sociaux que fortuitement. Le savoir scientifique ne serait redevable qu’à lui-même par la recherche de l’augmentation de sa performativité. En ce sens, nous dit Lyotard, la légitimation contemporaine de la science par la performativité demeure fortement liée au récit moderne de légitimation par la participation au développement de l’Esprit que nous avons vu plus haut. En effet, la légitimation par la performativité s’inspire de ce récit puisqu’elle ne fonde la légitimité de la science que sur son propre fonctionnement et son propre développement.

Une seconde avenue contemporaine de légitimation du savoir scientifique étudiée par Lyotard s’inspire plutôt du second récit moderne de légitimation, soit celui de l’émancipation. Il s’agit du consensus par la communication, tel qu’on le retrouve, entre autres, chez Habermas. Cette seconde option légitime le savoir scientifique par sa contribution à la recherche d’un consensus social et à l’unité de la société. Elle met l’accent sur l’émancipation des individus par l’instauration d’une communication transparente qui permette à tous d’y participer, et donc d’établir des normes universelles qui soient définies démocratiquement en tant que résultats de cette communication généralisée.

Lyotard n’emprunte aucune de ces avenues qu’il juge insatisfaisantes. Effectivement, en ce qui concerne le fonctionnalisme et la performativité, il considère que le critère technologique qu’ils mettent de l’avant ne permet pas de légitimer convenablement le savoir scientifique puisqu’il reste muet, tant par rapport au critère de vérité des énoncés du jeu de langage scientifique qu’au sujet des critères des autres jeux de langage que sont la justice, le bonheur, etc. En ce qui a trait au consensus par la communication, Lyotard soutient que l’universalité impliquée par la recherche d’un consensus autour d’une communication transparente ne rend pas compte de la diversité des jeux de langage de la société contemporaine. Il nous dit, en ce sens, que «nous avons assez payé la nostalgie du tout et de l’un, de la réconciliation du concept et du sensible, de l’expérience transparente et communicable[14] ». Ainsi, cette option ne permet ni dissension, ni invention qui résident toutes deux dans l’hétérogénéité des espaces langagiers. Par ailleurs, ces deux avenues contemporaines de légitimation du savoir scientifique restent, pour Lyotard, trop proches des grands récits moderne de légitimation, récits qui sont affectés, comme nous le savons, par la délégitimation des métarécits. Chacune de ces possibilités contemporaines de légitimation de la science est réfutée par cette incapacité à rendre compte de la volatilité des rapports sociaux basée sur la multiplicité des jeux de langage des sociétés informatisées de la seconde moitié du XXe siècle. En ce sens, les avenues décrites plus haut ne sont que des versions nuancées des grands récits de légitimation et des représentations typiquement modernes de la nature du lien social.

La réponse postmoderne au problème contemporain de la légitimation du savoir scientifique proposée par Lyotard met plutôt l’accent sur la sensibilité aux différences et sur la recherche des instabilités. Elle favorise, à cet effet, non pas l’efficacité ou la performativité d’un système scientifique, non pas l’utilisation de la science pour l’émancipation humaine, mais l’invention de contre-exemples, la mise au jour de l’inintelligible, la recherche du paradoxe. Contrairement aux récits de légitimation modernes ou contemporains décrits plus haut qui supposent la stabilité et la permanence des systèmes scientifiques, la perspective postmoderne de la légitimité du savoir scientifique met à l’avant plan la mobilité et la volatilité caractéristiques de l’époque contemporaine.

En s’intéressant aux indécidables, aux limites de la précision du contrôle, aux quanta, aux conflits à information non complète, aux fracta, aux catastrophes, aux paradoxes paradigmatiques, la science postmoderne fait la théorie de sa propre évolution comme discontinue, catastrophique, non rectifiable, paradoxale. [...] Elle produit non pas du connu, mais de l’inconnu. Et elle suggère un modèle de légitimation qui n’est nullement celui de la meilleure performance, mais celui de la différence comprise comme paralogie[15].

Cette paralogie au principe de la légitimation postmoderne du savoir scientifique s’appuie sur les jeux de langage. Nous avons vu que la science est composée essentiellement d’énoncés dénotatifs qui sont jugés vrais ou faux en fonction des règles propres au jeu langagier scientifique. Or, ces règles elles-mêmes ne sont pas des énoncés dénotatifs, mais elles sont plutôt des énoncés prescriptifs qui déterminent la vérité des énoncés dénotatifs soutenus à propos des référents. La perspective postmoderne de légitimation met donc l’accent, à travers la paralogie en tant qu’activité de différenciation, sur ces règles prescriptives qui sont au fondement même du travail scientifique. Ainsi, la science postmoderne et la perspective postmoderne de la légitimation de la science accentuent la portée de l’indicible, de l’inconnu, de l’Autre. Elles nous forcent à supporter l’incommensurable dans la détermination des formes de savoir, et en particulier dans les formes du savoir scientifique. En ce sens, «le postmoderne serait ce qui dans le moderne allègue l’imprésentable dans la présentation elle-même; ce qui se refuse à la consolation des bonnes formes, au consensus d’un goût qui permettrait d’éprouver en commun la nostalgie de l’impossible; ce qui s’enquiert de présentations nouvelles [...] pour mieux faire sentir qu’il y a de l’imprésentable[16]». Une telle option de légitimation du jeu de langage de la science doit, par conséquent, avoir un écho dans le tissu complexe des jeux de langage qui forment le lien social et ce, en transformant les rapport sociaux des individus tant avec l’histoire qu’avec les espérances liées aux représentations eschatologiques du temps[17]. Le développement de la science moderne et l’évolution de la problématique de sa légitimation transforment donc le savoir scientifique lui-même, le savoir en général, la société qui produit ces savoirs et la philosophie qui tente d’articuler dans des ensembles d’énoncés cohérents la teneur de ces modifications. Nous pouvons donc dire que dans la perspective présentée par Lyotard, le développement de la science moderne a eu un impact majeur sur la philosophie puisqu’il a modifié directement les conditions du savoir scientifique, indirectement les conditions du savoir narratif et donc sans aucun doute les conditions de possibilité de la philosophie qui cherche à articuler ces savoirs aux multiples facettes de l’existence humaine.


1. La tradition analytique de la philosophie du langage telle qu’elle fut développée, entre autres, dans les travaux fondateurs de Frege, Russell, Wittgenstein et Carnap. À cet effet, voir entre autres les sections 1 à 12, 14 et 21 deDiego Marconi, La philosophie du langage au XXe siècle, trad. de l’italien (Filosofia del linguaggio) par Michel Valensi, Paris, Éditions de l’éclat, 1997.

2. La réflexion sur le langage dans la tradition philosophique continentale telle qu’elle se retrouve, par exemple, chez Heidegger et Gadamer ainsi que chez les principaux représentants de la philosophie française contemporaine tels que Foucault et Derrida.

3. Jean-François Lyotard, La condition postmoderne, Paris, Les Éditions de Minuit, 1979, p. 23.

4. Ibid., p. 31.

5. Voir A. Honneth, «An Aversion Against the Universal : A Commentary on Lyotard’s Post-modern Condition», Theory Culture and Society, 2.3 (1985), pp. 147-156.

6. Jean-François Lyotard, Op. cit., p. 36.

7. Voir Mary Woodard Bevel, «The Search for Differends: the Discourse of the Least Restrictive Environment», Journal of Philosophy and History of Education, 49 (1999), pp. 17-22.

8. Jean-François Lyotard, Op. cit., p. 40.

9. Ibid., p. 52.

10. Ibid., p. 55.

11. Ibid., pp. 58-59.

12. Voir, à cet effet, la deuxième section de Carretero Pasín et Angel Enrique, « La crise des fondements des connaissances scientifiques modernes : une approche de l’épistémologie postmoderne», Esprit critique, 5.3 (2003).

13. Jean-François Lyotard, Op. cit., p. 77.

14. Jean-François Lyotard, «Réponse à la question: Qu’est-ce que le postmoderne?», Critique, 419 (1982), p. 367.

15. Jean-François Lyotard, Op. cit., p. 97.

16. Jean-François Lyotard, Loc. cit., pp. 366-367.

17. Voir Jean-François Lyotard, «Une fable postmoderne», Moralités postmodernes, Paris, Galilée, 1993, pp. 89-94.


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