Le stress au travail en temps de pandémie…un ennemi invisible : Êtes-vous bien protégé?

Pas besoin d’un doctorat en psychologie sur le stress ou de travailler sur le stress au travail depuis 25 ans pour reconnaître que la situation actuelle est stressante pour plusieurs d’entre nous. La crise sanitaire de la COVID-19 comporte plusieurs facteurs de risque pour la santé mentale dans la population active. Dans plusieurs milieux de travail, ces facteurs de risques étaient déjà présents avant la crise. Qu’en sera-t-il au retour de celle-ci? Dans le cadre de cet article, nous allons clarifier ce que nous entendons par le terme stress au travail afin que vous soyez en mesure de le reconnaître, d’en faire le bilan et de vous en prémunir. En fait, nous croyons qu’à l’instar de la COVID-19, chaque travailleur a droit à des « équipements de protection » pour mieux l’affronter. Voici pourquoi.

Stress individuel versus stress au travail

En période de crise sanitaire (pensons à l’Ebola, au SRAS et à la H1N1), il est normal de ressentir des symptômes de détresse psychologique (p.ex. difficultés de sommeil, inquiétudes, tristesse, irritabilité). S’il importe de prendre soin de sa santé mentale par une bonne hygiène de vie, il est également impératif de se donner du temps pour s’ajuster à cette nouvelle réalité et aux risques qu’elle comporte avec son lot de nouveautés, d’incertitudes et de menaces (p. ex. travail en confinement, isolement des collègues, conciliation-travail-vie-personnelle-école-à-la-maison, risque de contracter le virus ou de voir ses proches en mourir, mises à pied). Collectivement, nous sommes face à une source de stress invisible : la COVID-19 dont les effets sur la santé sont pourtant bien tangibles…certains en meurent! Nous ne sommes pas tous égaux devant cette crise. Certains groupes sont plus à risque ou vulnérables par manque de ressources que ce soit sur le plan de la santé, économique ou social.  Chose certaine, peu sont épargnés de ses effets potentiellement néfastes. Cette crise sanitaire met en exergue des zones de vulnérabilités individuelles et collectives. Surtout, il ne faut pas hésiter à demander de l’aide, si la situation devient trop difficile à gérer seul. Le déséquilibre qu’elle engendre peut également vous amener à réfléchir aux conditions dans lesquelles vous réalisez votre travail en ce moment, mais aussi en temps normal. Êtes-vous bien protégés de cet ennemi invisible qu’est le stress au travail lequel est, pour plusieurs, à son apogée en temps de crise? Mieux vaut bien connaître cet ennemi pour s’en prémunir.

Le stress au travail résulte d’un déséquilibre entre les demandes et les ressources. En d’autres termes, un déséquilibre survient lorsque les demandes (ce qu’on doit accomplir) excèdent les ressources (ce dont on dispose). Si ce déséquilibre perdure, alors il risque d’entraîner des problèmes de santé mentale et physique invalidants et très coûteux. Les termes facteurs de risque et facteurs de protection psychosociaux sont utilisés dans la recherche pour référer respectivement aux demandes et aux ressources. Quels sont-ils en temps de pandémie? Nous ne le savons pas…du moins pas encore, mais une collecte de données en cours devrait nous permettre d’apporter des réponses. Voici néanmoins des éléments de réponses sur ce qu’étaient ces facteurs de risque et de protection avant la crise sanitaire. Ils sont basés sur nos travaux récents et s’ajoutent à une pléthore de recherches sur le stress au travail.

Les facteurs de risque

Les principaux facteurs de risque psychosociaux sont : la surcharge de travail (quantitative ou qualitative), l’ambiguïté de rôle (qui fait quoi), l’exigence liée au numérique (trop d’information à traiter, devoir apprendre de nouveaux outils informatiques, bogue informatique, gestion des courriels, disponibilité en tout temps et en tout lieu), les dilemmes éthiques (devoir agir à l’encontre de ses valeurs). Contrairement aux risques chimiques ou biologiques (comme celui d’être contaminé à la COVID-19), ces facteurs de risque psychosociaux ne peuvent pas toujours être éliminés à la source. Il faut néanmoins avoir des « équipements de protection » pour faire y face. On parle alors de facteurs de protection.

Les facteurs de protection

Nous avons récemment découvert que les facteurs de protection se situent à deux niveaux soit sur le plan organisationnel (le climat) et occupationnel (le travail).  Plus précisément, sur le plan organisationnel, les facteurs de protection sont : le leadership bienveillant et transformationnel, la reconnaissance (gratitude envers les gens et leurs efforts/contribution à la mission), une culture empreinte d’éthique (respectueuse, transparente et juste), un climat de sécurité psychosociale (i.e. un milieu de travail dans lequel les facteurs de stress au travail sont reconnus et pris en charge par l’employeur par le biais de bonnes pratiques, politiques et procédures), le soutien social entre collègues et de la part des supérieurs ainsi qu’une gestion du changement proactive par les gestionnaires. Ces facteurs de protection deviennent des facteurs de risque lorsqu’ils ne sont pas ou peu présents.

Sur le plan occupationnel les facteurs de protection sont:  le sens au et du travail (i.e. effectuer un travail riche de sens, dans un environnement qui le favorise), la marge de manœuvre (également nommée « autonomie » dans la façon de réaliser et d’organiser le travail), le développement des compétences (i.e. la possibilité de développer de suivre des formations utiles pour mieux faire son travail), le plaisir à effectuer son travail. À ces facteurs, s’en ajoutent d’autres: l’organisation du travail (les objectifs sont clairs, le rôle est clair: chacun sait qui fait quoi, la dotation de poste est adéquate: il y a suffisamment de personnel et les nouveaux employés sont accueillis et bien formés, les instructions sont claires et non contradictoires), la possibilité d’effectuer un travail de qualité, un milieu de travail exempt d’incivilités, l’absence de situation de précarité et l’accès à des mesures de conciliation travail – vie personnelle.

Votre rôle versus celui de l’employeur

Connaissiez-vous ces risques? Saviez-vous que les risques occupationnels doivent être contrôlés par l’employeur; qu’il s’agit d’ailleurs d’un élément inscrit dans la Loi sur la santé et la sécurité du travail. Hélas, il subsiste une incompréhension du rôle majeur des employeurs dans la prévention de ces risques en raison d’une certaine confusion autour de la terminologie du stress occupationnel. « Je suis stressé » (qui fait référence à un état individuel) est parfois confondu avec « Je suis confronté à des sources de stress dans mon environnement » (qui fait plutôt référence aux causes, aux facteurs de risque psychosociaux). De la même manière que les risques biologiques peuvent engendrer une infection, les facteurs de risques psychosociaux peuvent engendrer un état de stress, de détresse psychologique et plusieurs autres symptômes. Il est essentiel que les employeurs les connaissent afin qu’ils mettent en œuvre des pratiques, des politiques et des procédures pour les prévenir en amont.  

Sur le plan individuel, une meilleure connaissance de ces facteurs de risque permet d’en dresser le bilan. Il devient alors possible de s’unir pour réclamer que ces risques soient mieux pris en compte dans vos milieux respectifs. Il faut également faire preuve de bienveillance envers vos collègues et surtout envers vous-mêmes. Car de ces risques peuvent émerger des conflits interpersonnels, des incivilités. Quand la coupe est pleine…avant de blâmer l’autre, il importe de se demander cinq fois plutôt qu’une : « pourquoi » ? La malveillance est rarement au rendez-vous; par contre, les risques psychosociaux invisibles, le sont. Les reconnaitre et en reconnaître les effets est un excellent antidote à ce mal. Les facteurs de risques psychosociaux mènent au mal-être au travail et se manifestent par plusieurs troubles de santé invalidants et couteux tels les troubles de santé psychologiques, cardiovasculaires et musculosquelettiques. Quant à eux, les facteurs de protection sont associés au bien-être au travail qui se manifeste par l’engagement au travail, la vitalité, la vigueur et la satisfaction au travail.

Il est plus que jamais important de bien connaître ces facteurs invisibles, de les mesurer en milieu de travail avec les bons outils, et ce, pour mieux les maitriser et prendre les moyens qui s’imposent pour préserver (ou rétablir) l’équilibre entre les demandes et les ressources. La recherche sur ces facteurs de risque en temps de pandémie est urgente. Elle permettra de répondre à plusieurs questions en suspens: L’équilibre demandes-ressources en temps de crise est-il possible? Certains milieux y parviennent-ils mieux que d’autres? Étaient-ils en équilibre avant la crise? Est-il possible de s’en inspirer pour faire mieux la prochaine fois? Les réponses à ces questions permettront de mieux se préparer à faire face à d’autres crises…car autre crise il y aura…les politiques publiques doivent être ajustées en conséquence pour mieux nous protéger collectivement.

Manon Truchon, Ph.D. (psychologie, elle travaille depuis 25 ans sur le stress au travail…)

Marianne Beaulieu, Ph.D. (sciences infirmières, spécialiste de l’engagement professionnel)

Mahée Gilbert-Ouimet, Ph.D. (épidémiologiste, titulaire de la chaire de recherche sur le sexe et le genre en santé au travail)

Remerciements à Léa-Grabrielle Ouellet et Jamie McArthur, étudiantes au baccalauréat en psychologie, pour leur précieuse contribution à la recherche de documentation sur les crises sanitaires.

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