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Aller à l’école pour toute la vie

Par Pascale Guéricolas

L’apprentissage à tous les âges fait désormais partie des grands courants qui définissent la société.

Avec la robotisation et l’intelligence artificielle qui gagnent toujours plus de terrain sur le marché du travail, il n’est pas surprenant d’annoncer que d’ici 5 à 7 ans près de 40% des emplois que nous connaissons vont radicalement changer. Et la fabrication manufacturière ne constituera pas le seul domaine touché par ces changements. De la soumission d’assurances en ligne aux transactions bancaires, en passant par les actes notariés, l’arrivée de ces nouveaux outils bouleverse déjà bon nombre des métiers que nous connaissons et donc la formation qui leur est associée.

Cette révolution en marche a des répercussions sur les salariés d’aujourd’hui, ainsi que sur ceux et celles qui se forment aux professions de demain. «Pour les personnes dont le profil professionnel correspond à cette révolution, il s’agit d’une chance géniale, s’exclame Jonas Masdonati, professeur associé au Département des fondements et pratiques en éducation. Par contre, les recherches montrent que les changements dans l’emploi ont aussi des effets délétères chez beaucoup de gens. L’insécurité augmente ainsi que le stress, ce qui nuit à leur santé et à leurs performances.»

Les clés de l’adaptation
Les soubresauts actuels du monde professionnel entraînent leur lot de défis. Ainsi, mieux vaut disposer d’une préparation adéquate pour emprunter ces nouveaux sentiers, encore largement inconnus. Interrogé sur l’éventail des compétences et des connaissances à acquérir, Jonas Masdonati préfère évoquer ce qu’on appelle les compétences transitionnelles (ou transversales). Autrement dit, la nécessité, dans un premier temps, d’apprendre à se connaître, à cerner ses propres motivations, ses intérêts; dans un deuxième temps, de mettre en valeur ses talents de communication pour montrer ses forces au sein d’un réseau; finalement, de développer sa capacité à explorer le marché du travail afin de concevoir des projets en adéquation avec ses objectifs.

«Dès la fin du cégep, sans forcément s’arrêter à un métier, les jeunes doivent réfléchir au type de personne qu’ils veulent devenir, insiste-t-il. Quelles sont mes valeurs? Quelle vision ai-je de ma vie future? Le projet professionnel ne constitue qu’un aspect de cette réflexion.»

Spécialisé dans le domaine des sciences de l’orientation, ce chercheur au Centre de recherche et d’intervention sur l’éducation et la vie au travail remarque toutefois que cette responsabilité de s’adapter à un marché du travail mouvant n’incombe pas qu’aux salariés. L’entreprise et les pouvoirs publics doivent aussi s’assurer que les travailleurs ont les moyens d’apprendre tout au long de leur vie. Après tout, ces deux instances tiennent à une main-d’œuvre disponible et à une population en santé.

Professeur au Département d’études sur l’enseignement et l’apprentissage, Didier Paquelin partage cette vision d’un apprentissage en continu. Il constate d’ailleurs qu’«apprendre à apprendre» fait partie du plan mis de l’avant par le gouvernement du Québec dans sa Politique de la réussite éducative lancée en 2017. «Le monde du travail bouge énormément, résume le chercheur, et il faut disposer maintenant de compétences-clés stables permettant d’appréhender ce mouvement.»

L’apprentissage actif
À ses yeux, la pédagogie doit aussi s’adapter à ces changements en misant sur le développement de l’esprit critique. Également sur la participation des étudiants dans la classe. Comme illustration, il nomme le co­design pédagogique, une innovation qui favorise ce genre d’adaptation. «Selon cette approche, les étudiants et les professeurs participent de concert à la conception du cours, afin de trouver les activités favorisant les prochains apprentissages», décrit Didier Paquelin. Les étudiants qui suivent ce type de formation tiennent un journal de bord pour consigner après chaque séance ce qu’ils ont appris et ce qu’ils aimeraient apprendre. Rapidement, l’enseignant peut voir les notions acquises et s’ajuster aux besoins individuels des élèves. «Déjà, certains pédagogues de la Faculté des sciences de l’éducation mettent en application ce modèle», note le professeur.

En outre, un mode d’apprentissage actif, proche du monde réel grâce aux mises en situation, répond davantage à la façon de faire des apprenants actuels, eux qui apprécient qu’on reconnaisse au passage leurs acquis extrascolaires. Bref, loin de l’image d’un vase qu’on emplit de savoirs, l’apprenant se retrouve donc impliqué dans son propre apprentissage.

Toujours dans cette vague, l’Université Laval travaille à la mise en place d’une plateforme numérique d’apprentissage d’avant-garde, dont les détails devraient être dévoilés à l’automne 2020. Destiné à soutenir le développement d’une offre de formation concertée allant de l’enseignement collégial et universitaire à la vie professionnelle et même au-delà, cet environnement vise à mettre en commun les expertises et les ressources pour le bénéfice des apprenants à vie.

Autre exemple d’adaptation à cette vision éducative de l’apprenant à vie, l’Université Laval annonçait en juin 2018, à la suite d’un investissement de 6M$ du Conseil du trésor, la création de l’Académie des transformations numériques. Ce projet permettra à l’Université d’accompagner l’État québécois, les organisations et les entreprises du Québec dans l’acquisition des compétences requises pour sortir gagnants dans ce monde du savoir et du travail en pleine ébullition. Les chercheurs de l’Académie, qui sera mise en place sur le campus, s’efforceront notamment de comprendre quels postes de la fonction publique québécoise vont changer d’ici peu et comment leurs titulaires pourraient s’y adapter. Par exemple, dès cet automne, l’Académie offrira des formations sur les villes intelligentes, l’intelligence d’affaires et la gestion innovante.

Être acteurs du changement
Il faut dire que bon nombre d’employés ont l’impression de naviguer à vue avec les transformations du marché de l’emploi. Oui, le manque actuel de main-d’œuvre ouvre plus grandes les portes, mais même des professions bien connues vivent actuellement de véritables mutations. Ainsi, depuis l’avènement, dans certaines compagnies de recrutement, de logiciels de reconnaissance faciale pour présélectionner des candidats pour un poste, les recruteurs doivent réfléchir aux paramètres pour n’exclure aucune personne au potentiel intéressant. De leur côté, les médecins travaillent maintenant avec des robots pour opérer à distance, tandis que les comptables revoient leur approche d’analyse des données grâce à l’automatisation des tâches. Jusqu’aux conseillers d’orientation qui doivent revoir la façon dont ils présentent aux jeunes le marché du travail et ses perspectives de carrière.

Consciente de cette réalité en mouvance, la Direction générale de la formation continue (DGFC) s’interroge sur les pratiques à mettre sur pied pour que les humains demeurent les acteurs de ces changements à venir. Elle se rapproche également davantage des entreprises et des organismes publics pour appréhender de quelle manière les postes évoluent. C’est une façon d’offrir des formations plus stratégiques qui permettront aux employés de mieux anticiper les changements à venir et de s’y adapter. Les gestionnaires des organisations se retrouvent donc en première ligne pour préparer les équipes à vivre les changements numériques anticipés.

«Je pense que les responsables des ressources humaines dans les organisations prennent de plus en plus conscience de la nécessité d’accompagner les employés dans les mutations actuelles du monde du travail, reconnaît André Raymond, directeur du Service de placement de l’Université Laval et de la DGFC. Non seulement doivent-ils vérifier que les employés ont acquis de nouvelles compétences, mais il leur faut aussi s’assurer que le niveau d’anxiété de ceux-ci a diminué.»

Plusieurs formations leur fournissent donc des outils en management afin de les aider à informer et, surtout, à impliquer les salariés dans ce processus. Souvent modulables et surtout actives, elles mêlent entrevues, vidéos, quiz afin d’éveiller l’intérêt des participants pour un sujet donné. Profitant du savoir des chercheurs qui l’entourent, la DGFC propose également des nanoprogrammes qui ne débouchent pas forcément sur des crédits liés à un cursus spécifique. Un avocat, par exemple, peut recevoir une courte mise à niveau sur un aspect novateur de sa profession, sous forme d’introduction. Si le sujet l’intéresse, il a le choix de compléter sa formation, de la faire créditer ou de l’intégrer, par exemple, dans un certificat.

«Ce sont des formations de type poupée gigogne, car on peut s’arrêter à l’introduction ou continuer, précise André Raymond. Le cannabis et les blockchains, d’un point de vue juridique, font partie des nouveaux sujets explorés. La logistique intelligente et les services de première ligne en santé mentale pourraient s’ajouter bientôt.» D’autres personnes décident, elles, de suivre des formations sous forme de certificats pour disposer d’outils directement applicables à leur métier en changement. 

La santé par l’école
Cet apprentissage en continu ne se limite pas à des objectifs professionnels, loin de là. Dans son rapport synthèse La santé cognitive, une nouvelle cible pour vieillir en santé, paru en 2017, l’Institut national de santé publique souligne que l’entretien des capacités cognitives d’une personne vieillissante contribue tout autant à son hygiène de vie qu’une activité physique régulière.

Par ailleurs, le succès constant de l’Université du 3e âge de Québec (UTA-Q), sise à l’Université Laval, témoigne que la soif d’apprendre n’a pas d’âge. Chaque année, environ 4000 personnes s’inscrivent à un ou plusieurs cours parmi les 250 activités au programme. «Plusieurs de nos professeurs sont des retraités de l’Université Laval ou d’un cégep qui ont toujours la flamme pour transmettre leurs connaissances, témoigne la coordonatrice de l’UTA-Q, Johanne L’Heureux. Nos étudiants, de leur côté, apprécient suivre leurs cours sur le campus pour l’ambiance estudiantine qui y règne. Ils aiment aussi rencontrer leurs enseignants et socialiser.»

Souvent composé d’anciens diplômés, ce public exigeant ne veut pas de formations de seconde zone. Inscrits essentiellement pour étancher leur curiosité, ces étudiants aînés se passionnent pour une variété de sujets qui vont des sciences à la création littéraire, en passant par la philosophie. Débarrassés des impératifs liés à l’obtention d’un diplôme ou à une formation indispensable pour s’adapter à un emploi, ils goûtent le plaisir d’apprendre enfin sans contraintes. Une tendance des plus actuelles dans un monde où l’accès à la connaissance et à la formation ne se limite plus à une génération ni à un lieu précis.

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Lier apprentissage et travail
Arrivée au ministère des Transports du Québec en 2010 à titre de chargée de projet en informatique, et ce, après avoir assumé plusieurs autres postes au gouvernement, Julie Guillemette a eu le sentiment de perdre pied. Tout allait trop vite. Les demandes s’accumulaient sur son bureau, elle n’arrivait plus à suivre. «J’étais tout le temps en mode urgence, se souvient-elle. Après deux ans de ce régime, j’ai eu besoin d’apprendre à envisager un projet étape par étape, sans en oublier aucune.»

Voilà pourquoi, en 2012, la fonctionnaire a choisi de s’inscrire au certificat sur mesure en gestion de projets offert par la Direction générale de la formation continue. Un second certificat a suivi, celui-là en gestion des organisations, puis un troisième, en leadership du management.

Elle qui n’avait terminé qu’une année universitaire, dans la vingtaine, a redécouvert le plaisir d’apprendre en groupe. «Nous passons une journée par mois à nous pencher sur des mises en situation, très proches de la réalité de notre travail, témoigne l’étudiante. Cela m’aide beaucoup à mieux appréhender certaines situations qui relèvent de mes fonctions au Ministère. En plus, je peux profiter des expériences des autres membres de ma cohorte, pour faire face à une situation avec un employé difficile, par exemple.»

Très engagée dans sa formation, Julie Guillemette suit un cours par mois, ce qui implique des lectures et des travaux à la maison, en plus d’une journée mensuelle en groupe sur le campus. Un investissement personnel qui lui demande des efforts, bien sûr, mais qui lui procure également un grand sentiment d’accomplissement personnel. La preuve, elle songe très sérieusement à entamer une maîtrise après l’obtention de son troisième certificat, puisque ces trois formations mises ensemble constituent l’équivalent d’un baccalauréat en administration.

«Je ne me vois pas arrêter mes études dans deux ans, avoue-t-elle. J’ai le sentiment d’être une personne très différente de celle que j’étais en 2012, lorsque j’ai commencé mon premier certificat.» Au contact des autres membres de la cohorte et grâce aux connaissances livrées par ses formateurs, Julie Guillemette a pris conscience de certaines réalités importantes en gestion. Plutôt que d’imposer ses décisions, elle laisse les membres de son équipe gérer leur projet, en ne se bornant pas à comptabiliser leurs résultats. Selon sa nouvelle vision de gestionnaire, l’humain occupe désormais le devant de la scène.

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Soif de connaissance
Infirmière-chef en chirurgie cardiaque pendant 30 ans, Andrée Bourgeois a ressenti un choc en prenant sa retraite au début des années 2000. Elle qui vivait dans un monde à 100 km/heure, où elle devait rapidement prendre des décisions, a fait face à un grand vide. «À 53 ans, je me sentais inutile, je manquais de stimulation intellectuelle», raconte-t-elle.

Quelques mois plus tard, aiguillée par la lecture d’une brochure portant sur l’Université du 3e âge de Québec, la retraitée s’y inscrit. Son appétit de connaissance et sa curiosité insatiable la poussent à assister à trois cours par semaine. Sa vie prend alors un nouveau tournant. «J’ai découvert des enseignants extra­ordinaires, s’exclame-t-elle. Par exemple, avec Louis Balthazar, professeur émérite au Département de science politique de l’Université Laval, nous avons suivi la campagne électorale de Barack Obama en 2012 et c’était passionnant. Moi qui avais peur de parler anglais et qui me cachais derrière mon mari en voyage, j’ai décidé de foncer et d’apprendre cette langue, à l’UTA-Q, bien sûr.» La qualité et la pertinence des programmes ont même influencé Andrée Bourgeois dans certains de ses choix de séjours à l’étranger. N’ayant auparavant jamais pensé à visiter Chicago, elle en a fait un projet, dit-elle, inspirée par le contenu d’un cours donné par l’historien Yves Tessier. Trois mois plus tard, elle arpentait la Ville des vents.

Persuadée de l’apport majeur de l’UTA-Q dans sa vie, Andrée Bourgeois a décidé son conjoint à plonger à son tour lorsqu’il a pris sa retraite voilà quelques années. Chaque session, maintenant, ils s’inscrivent à un ou deux cours, parfois aux mêmes, parfois pas. Et certaines notions apprises les suivent dans leur quotidien. Ainsi, dorénavant, lorsqu’ils voyagent, ils recherchent notamment les manifestations artistiques dont font mention leurs professeurs dans leur enseignement afin d’en profiter sous tous les angles.

Fidèle à l’UTA-Q depuis 18 ans, Andrée Bourgeois constate que sa façon d’apprendre est différente de ce qu’elle était durant sa formation d’infirmière. «J’y trouve un très grand intérêt, car je suis là par choix, et non par obligation, précise-t-elle. Sans compter que les professeurs sont passionnants. Cela me stimule vraiment.» L’apprenante et son conjoint ont même remis en question le choix de déménager à Montréal pour se rapprocher de leur fils unique. Certes, il y a bien une antenne de l’UTA-Q dans la métropole, mais c’est sur le campus, à Québec, que le couple a ses habitudes. Une raison suffisante pour décider d’y demeurer.

Source : Revue Contact, Automne 2019

 

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